365 Jours de Tokyo: Lendemain De Soirée

365 Jours de Tokyo: day 28

Et elle se dit « mais pourquoi t’es-tu lancée un défi pareil? »

***

14:13 Le réveil a été particulièrement corsé. Deux, trois mojitos de trop, un dîner un peu léger, la fatigue accumulée d’un mois de décembre éprouvant auront réussi à me mettre K-O. Alors que j’émerge de mon lit, je regarde ma valise à moitié ouverte, le contenu éparpillé sur le sol. Mon esprit embrumé fait un vite récapitulatif des choses à faire.

14:18 Erreur système, la liste des choses à faire ne tient pas dans la demi-journée qu’il me reste. Je rampe du lit à la salle de bain en réfléchissant en priorité au travail. Mon autre travail, celui de rédactrice pour un tout petit journal militant. Fondé par une association japonaise luttant contre les disciminations, ce bimensuel fait participer quelques rédacteurs étrangers afin de donner un autre angle de vue sur les sujets de société abordés. Ma chronique s’appelle « à la carte » faisant honneur à ma nationalité. Chouette aventure, n’est-ce pas? Sauf quand la date limite pour envoyer mon prochain papier tombe le lendemain d’une bonne cuite.

14:27 Je n’y croyais plus, mais l’inspiration a encore frappé. Je choisis de parler du droit de manifester en France et le compare avec le Japon. Je passe en revue quelques articles de fond sur le sujet. Dernièrement, j’ai pu discuter de la conscience sociale des japonais avec d’autres français. C’est vrai qu’on pourrait penser les japonais désintéressés – participation aux élections ridicules, peu de manifestations. Mais c’est loin d’être le cas. Il faut se plonger au coeur de la société japonaise pour comprendre que l’opposition existe, que l’engagement existe, mais que tout cela se fait sans vague apparente. Le Japon a par exemple un débat sur le nucléaire très fort, imposant par le nombre de militants, et qui dure depuis près d’une trentaine d’années. Mais la société japonaise vieillissante ne laisse pas toujours la place à la jeunesse. Les manifestants et militants ont en moyenne 50 à 70 ans. Lorsque des jeunes essayent de s’investir dans des mouvements, ils n’y trouvent pas facilement leur place et peuvent être découragés. Autre problème majeur, le contrôle étroit des militants par la police japonaise. Chaque année, celle-ci publie un rapport étendu sur les manifestations ayant eu lieu. Ils n’ont aucun scrupule à suivre les japonais participants aux manifestations et à mener des enquêtes poussées.

(Vous souhaitez en savoir plus? C’est ici et en anglais). 

15:38 Le Nippon, très généreusement, vérifie mon article, hurle contre mes maladresses de japonais, couvre le document de corrections.

16:00 L’article est dans la boîte, envoyé à mon rédacteur en chef. Je jette un oeil torve à ma valise.

18:00 Il fait nuit, je dévale les escaliers du métro. J’ai vraiment merdé, aller à Akihabara à cette heure avec l’avion demain matin… Il fait doux, mais je serre dans mes poches des kairo*. Je prends le métro, puis une ligne de train. Akihabara est toujours très animé le weekend et encore plus le soir, y compris les dimanches. Les touristes se mêlent aux locaux pour y venir acheter de l’électronique, mais aussi beaucoup de souvenirs. Je slalome entre les passants, direction le donki – diminutif de donkihote, une très grosse chaine de bazars en tout genre. Celui qui se trouve sur la rue principale d’Akihabara comporte 5 étages, une véritable caverne d’Alibaba. J’attrape un panier au premier, et fonce au 5ème. Plus facile de descendre ensuite fouiller les étages un par un. Le bruit est assourdissant. Des vidéos démonstratrices, la musique en fond sonore, le jingle de la chaîne en boucle, les cris des vendeurs – la foule des touristes. Il arrive toujours ce moment angoissant où l’on perd un peu la boule. Que suis-je venue acheter déjà…?

19:02 Délestée de 15,000 yens, je repars les bras chargés. La foule se fait plus compacte. J’ai raté le dernier train qui me permettait la correspondance avec le métro. Je ne réfléchis pas et emprunte la Yamanote. J’ai la chance d’avoir une place assise. Assis à côté de moi, un couple de vieux plongés dans une discussion animée. Ils sont habillés chic, mais empestent le vin et le tabac. J’ai l’oeil qui tourne. Devant moi, un japonais particulièrement grand. Tellement grand que je soupçonne un cas de gigantisme. Ses pieds sont aussi larges, il porte des vêtements en toile bleu marine. Il est plongé dans la lecture d’un roman, et manque, à chaque mouvement brusque du train, de se cogner la tête contre les barres métalliques où sont accrochées les poignées.

22:37 Je me félicite pour ma prouesse technique. Tout tient dans ma valise. Après avoir fait le check-in, je vérifie mon trajet jusqu’à l’aéroport. Pile dans les heures de pointe des transports en commun de la mégalopole. Finalement, je me décide à réserver un taxi**. Je vais voyager pendant plus de 18 heures, autant commencer comfortablement…

365 Jours de Tokyo: day 28

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Je serai la tête dans les nuages toute la journée du 19 décembre. Je continuerai bien entendu de me tenir au défi des 365 jours. Cette série étant consacrée à Tokyo, j’ai opté pour parler du passé pendant toute la durée de mon séjour en France.

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*Kairo: petite pochette contenant une poudre génératrice de chaleur que l’on peut transporter pour rester au chaud. La poudre devient chaude au contact de l’air, et peut atteindre jusqu’à 60°C (selon les modèles). Il existe différentes formes selon les usages (à glisser dans ses poches, ses chaussures, à coller dans le bas du dos etc…). 

**J’ai tenté de réserver à travers les applications dédiées, peine perdue. Je me suis résolue à appeler Nihon Kotsu (service disponible en japonais et anglais, réservation 24h/24). Pour ceux que cela intéresse, il faut demander le tarif fixe pour aller à l’aéroport. Vous payerez en plus les frais de réservation (aux alentours de 800 yens) et les frais de péages. 

ameliemarieintokyo

Née en 1988, dans la région nantaise, baccalauréat littéraire. Études juridiques: M1 droit économique communautaire et international, M2 Droit Maritime. DUT de Français langue étrangère. Addiction: littérature, journaux, cinéma (Ozu, Kurosawa), voyager.

18 décembre 2016

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5 Comments

  1. Répondre

    Shinji

    19 décembre 2016

    Merci d’avoir répondu à la question des publications pendant les vacances ! Itterasshai et okaeri !

    • ameliemarieintokyo

      20 décembre 2016

      Bonjour! Ou plutôt bonsoir! Merci de ton passage :). Je suis désolée de ne pas toujours répondre aux commentaires, mais je les lis et cela me fait toujours chaud au coeur! Merci beaucoup ^^.

  2. Répondre

    Neji_Olivia

    20 décembre 2016

    Il y a moyen de jeter un coup d’oeil à ce journal auquel tu participes? discriminations, ce genre de sujet, tu sais que ça m’est très « cher ».

    Pour la suite de ton texte et de de mon expérience, je me suis rendue compte que souvent les jeunes japonais (et pas que, les jeunes asiatiques en général) donnent une impression d’apathie et d’aucune réflexion (qui n’est pas aidé avec leur système éducatif et leur context). Mais au bout de quelques temps, quand on devient amis et si on fait un peu prolonger les conversations-réflexion/débat au bon moment, on se rend compte qu’ils ont pleins de choses à dire. J’ai souvent eu des conversations très profondes avec pas mal de japonais.

    Je me rappelle en année d’échange, ma colloc chinoise qui me disait « quand je suis arrivée en échange au Japon, j’avais sûrement des réflexions mais je n’arrivais pas à en discuter à voix haute … a force de trainer avec vous occidentaux, qui vous plaigniez et analizez tout le temps, … moi aussi j’ai envie de me plaindre et de donner mon avis en fait. »

    Bref, j’ai beaucoup aimé ce post là vu comment je suis bavarde dessus. Profite bien du retour en France !

    • ameliemarieintokyo

      21 décembre 2016

      Bien sûr! Dès que je rentre, je te donnerai le nom (je le retiens jamais). Par contre il n’est pas trouvable en kiosk mais uniquement sur abonnement ou commande. J’essayerai de te trouver un des vieux numéros qui trainent. Il a été fondé plus exactement par un groupe de défense des burakumin (si tu en as entendu parler?). Ils ont fini par étendre leurs discussions à toutes les formes de discriminations existant au Japon et s’intéressent aussi aux situations à l’étranger.

      Merci aussi de ton témoignage! J’essaye de répondre aux commentaires mais parfois je mets plusieurs jours.

      Petit question: j’essaye d’aller sur ton blog, mais le lien que tu indiques ne semble pas marcher. Est-ce que tu pourrais me donner le lien correct? 🙂

  3. Répondre

    Neji_Olivia

    21 décembre 2016

    Avec plaisir ! Merci beaucoup.

    J’ai lu pas mal de chose sur les burakumins justement depuis que j’ai commencé à apprendre le japonais et j’en relisais il y a pas si longtemps. Du coup, je suis encore un peu plus intéressée. Ces derniers temps, j’ai bien envie d’en connaître un peu plus à propos des milieux militants japonais pour être honnête.

    Mon blog c’est : http://chiruomoide.wordpress.com/ … Sur le commentaire, c’est l’ancienne adresse (avant que je ne le publie) qui est indiquée, je ne sais pas du tout pourquoi. Je vais voir pour rectifier ça.

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