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Vie quotidienne

Faut-il (bien) parler japonais pour (bien) vivre au Japon ?

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Faut-il parler japonais pour vivre au Japon ? 

Bien que cela soit sans doute discutable, j’exclus d’office l’idée que l’on puisse vivre au Japon – ou dans n’importe quel pays d’ailleurs, sans adopter (consciemment ou non !) quelques rudiments de la langue locale. Lors de mon séjour à Tachkent (Ouzbékistan), alors même que je vivais un rejet assez fort du pays, j’avais bien malgré moi retenu des mots et des expressions utiles au quotidien. 

Vous me direz, entre avoir un peu de vocabulaire et parler, la différence est de taille et j’en conviens, cela ne répond pas directement à la question. 

Je conçois donc que des expatriés séjournant dans un pays puissent ne pas faire l’effort d’en parler la langue sans que cela ne les empêche d’y vivre. Ils sauront sans doute quelques mots ou phrases, mais ne le parleront pas. C’est ce que l’on appelle rester dans une « bulle (linguistique) ». Au Japon, cette bulle est souvent celle de l’anglais, fortement critiquée d’ailleurs, et très associée aux professeurs d’anglais (à tort).

À Tokyo ou dans une grande ville, je crois qu’il est sans doute techniquement possible de s’en sortir au quotidien sans même savoir lire le japonais.

Il faut donc aller plus loin et reformuler légèrement cette interrogation. 

Faut-il (bien ?) parler japonais pour bien vivre au Japon ?

Tout de suite, la réponse s’impose, quoiqu’en nuance. Je crois évident que maîtriser plus ou moins la langue du pays où nous vivons permet d’y vivre plus confortablement.

Déjà parce que l’on peut communiquer avec les diverses administrations auxquels nous sommes confronté.e.s.

Du genre… l’immigration, mais aussi les impôts, la sécurité sociale, la retraite ou encore le pôle emploi local. Bref, déjà que gérer les papiers est angoissant en France, alors à l’étranger… 

Petite anecdote rigolote, les jeunes étrangers.ères. venu.e.s au Japon pour apprendre le japonais font souvent l’autruche à la réception des courriers bardés de rouge et à l’air important. Il est vrai que le vocabulaire administratif japonais n’est pas évident à décrypter même après plusieurs mois d’apprentissage. Alors… C’est l’accumulation de lettres jusqu’à que, dans le doute, l’étudiant.e les amène à l’école. L’administration scolaire prend alors figure de parent à devoir expliquer qu’il serait bon de payer les factures ou de faire telle démarche avant que cela ne devienne trop embêtant… 

Ensuite, parce que le quotidien en est facilité. 

Si les grandes villes permettent de (sur)vivre dans une bulle linguistique, cela souvent a un prix et se limite à des quartiers franchement définis pour expat’. À Tokyo, c’est typiquement le centre et surtout l’arrondissement Minato. Mais aller dans une clinique internationale, faire ses courses dans un supermarché d’import avec des employés anglophones, coûte cher.

Et en dehors des grandes villes, faire ses courses, un rendez-vous chez le médecin ou une sortie culturelle tourne vite à l’expédition sans quelques rudiment de japonais. Possible, oui, stressant, certainement. 

Enfin, au-delà du quotidien, la langue enrichit nos liens sociaux.

L’amitié avec les japonais est un très vaste sujet et je ne m’y attarderai pas car il est évident que la connaissance de la langue seule ne suffit pas pour se faire des amis. En revanche, il est certain que pouvoir parler (bien ou non) le japonais ouvre les opportunités d’échanges avec les locaux. Cela met un peu plus de magie dans le quotidien, un peu plus de sourire et de rires. 

Finalement, je crois que pour beaucoup, cela coule de source. Parler (plus ou moins) la langue locale permet de gérer son quotidien avec moins d’angoisse et de problème de communication. 

Oui, mais qu’est-ce que « bien parler » ?

Franchement, c’est un peu une colle pour moi. Mon premier réflexe serait de dire que la notion de « bien parler » est subjective et donc personnelle. Mais du coup, l’expatrié qui avec 15 mots et 7 phrases pour tout bagage, estime ne pas avoir à faire plus d’effort peut-il dire dire qu’il parle bien ? 

Je vous vois rouler des yeux et sortir vos cartons rouges. 

Pourtant, je vous assure que si vous en discutiez avec 10 personnes, votre curseur ne serait pas le même. D’ailleurs, j’en profite au passage pour vous inviter à ne pas tourner en dérision les niveaux de langue des uns et des autres – et d’un pays, quel qu’il soit. Je m’inclus dans l’invitation, histoire de ne pas être taxée d’hypocrite, car avant de vraiment y réfléchir, j’ai certainement moi même fauté !

Ainsi je m’interroge. Pour bien parler japonais, faut-il savoir le lire ? Et donc connaître les kanji ? Combien de kanji ? Est-ce que bien parler c’est être capable de se faire comprendre avec une grammaire approximative ou faut-il parler sans faute ? 

Non, vraiment, ce n’est pas facile. Alors je vais vous confier mon expérience à moi. Après 6 années de Japon, je suis toujours un peu malheureuse d’avoir un vocabulaire actif bien limité, quand je suis à peu près capable de suivre un film ou une émission. Je ne crois pas pouvoir dire que je parle bien la langue, le japonais n’étant pas un réflexe contrairement à l’anglais. Pourtant, à bien des égards, le quotidien ne me pose aucune difficulté. 

Pour poursuivre, ce qui m’intéresse le plus, ce sont les réactions épidermiques à l’idée qu’une personne puisse vivre dans un pays sans faire l’effort d’apprendre la langue. 

Pourquoi la question enflamme-t-elle les esprits ? 

Le coeur du débat, je pense, tient à ce que la langue est bien plus qu’un outil de communication. C’est une ouverture sur la culture du pays.

(Je n’irai pas jusqu’à parler d’outil d’intégration car le terme me pose problème. J’y lis (peut-être à tort ?) une volonté d’effacer la culture d’origine pour la remplacer par la culture locale avec en filigrane, l’idée que l’intégration est souhaitable et que s’y refuser est condamnable.)

Ainsi, apprendre le japonais va de pair avec la découverte de la culture et de la société japonaise. Mieux, le langage, en ce qu’il véhicule des concepts, change notre perception du monde. Nous apprenons à regarder à travers les yeux de l’autre (ici le nippon !). Le monde aurait d’ailleurs bien besoin que l’on fasse cet effort plus souvent… 

Toujours est-il que, c’est là je pense, ce qui cristallise la violence des critiques à l’égard de ceux qui ne souhaitent ou ne font l’effort d’apprendre. L’absence d’intérêt ou le rejet de l’effort est traduit comme un mépris de la culture et du pays.

Que cela soit du mépris conscientisé ou une simple paresse, je trouve moi aussi bien dommage de passer à côté de l’enrichissement que nous apporte les langues étrangères. 

(Petit ajout après publication)

La langue étrangère est-elle la seule porte d’entrée sur la culture ? 

Alors que je concluais mon article sur le chagrin de passer à côté des langues étrangères, un très gentil commentaire de mon ami Michel m’a donné envie de nuancer un petit peu plus ma pensée. 

La réponse à la question ci-dessus est bien entendu… Non.

Certainement, apprendre une langue entraîne de s’ouvrir sur la culture du pays. Mais cette ouverture peut se faire sans l’apprentissage de la langue. Après 15 ans de vie en Turquie, Michel me dit ne pas parler le turc, hormis ce qu’il faut pour se débrouiller au quotidien. Tout comme la communauté des expat’ au Japon s’est récemment déchainé sur l’article d’un homme évoquant 25 ans de Japon sans japonais, Michel évoque la colère de ceux qui ne le comprennent pas. 

Professeur et maître de conférence en sciences de la communication, il m’explique – et je regrette de ne pas y avoir pensé ! – que la connaissance d’un pays et de sa culture ne passe pas obligatoirement par la langue. Il me cite « la vue, les odeurs, les partages, la cuisine, les lectures de traduction, les films et la discussion avec les locaux via une autre langue » comme autant d’éléments permettant de faire la découverte de l’Autre.