Pluie d’été

Pluie d'été

 

Clic, clic, clic. Les claviers du bureau chantent à l’unisson.

Clic, clic, clic. Voush. Envoyé. 

Ses doigts glissent sur les touches. Ouvrir, répondre, classer. Nouveau dossier. 

Yuriko, avance mécaniquement dans ses tâches, concentrée. L’horloge de l’entreprise sonne midi. Elle sort sa boîte-déjeuner qu’elle mange lentement à son bureau. Un peu de riz, une prune salée – cela permet de mieux conserver les aliments pour quelques heures. Du saumon grillé, de la salade de pommes de terre, ce sont les restes de la veille. Elle referme la boite et la range dans son sac. 

Dans les toilettes, elle se lave longuement les mains, le regard absorbé par son reflet dans le miroir. À 35 ans, Yuriko est encore jolie. Un petit visage qui n’a jamais tout à fait perdu les rondeurs de l’enfance, un nez un peu trop petit mais bien droit, des yeux fins avec de longs cils qui suscitaient l’envie de ses camarades au lycée. Seuls ses long cheveux noirs, qu’elle natte dès le matin, trahissent le temps qui passe avec quelques fils argentés. 

– Dis donc, tu es bien apprêtée aujourd’hui ? Tu sors ?

– J’ai une soirée pour célibataire, arrangée par une copine. J’espère croiser de bons salaires cette fois, pas comme le dernier dîner. J’y ai vraiment perdu mon temps. 

– Au moins, tu gagnes un repas gratuit, c’est toujours ça de pris. 

– Ah, ah, ah, c’est vrai ! 

 

Tirée de sa contemplation par le bavardage de ses voisines, Yuriko se décide à sécher ses mains et à retourner à son bureau. 

Clic, clic, clic. Absorbée par son écran, elle n’entend plus les bruits du bureau. Les coups de téléphone, les rires et les conversations de ses collègues. De grosses gouttes de pluies s’écrasent sur les baies vitrées de l’immeuble. 

Ouvrir, répondre, classer. 

Parfois, elle songe à l’avenir. Il lui apparaît que son travail, bien que nécessitant les subtilités de la compréhension humaine, pourrait être automatisé. Secrètement, l’idée d’être un jour remplacée par une machine la soulage. Elle n’est pas indispensable. Elle reprend le fil de ses dossiers, mais le claquement sonore du clavier lui semble assourdissant. 

À 19 heures, elle se lève de son bureau et sans un bruit, attrape son sac et son manteau. La tête baissée, elle se rend dans l’entrée sans un mot pour ses collègues collés à leurs écrans.

Elle récupère son parapluie et se faufile dans la cage d’escalier. Ce n’est pas qu’elle n’aime pas les ascenseurs, elle n’y a même jamais songé. Mais descendre en silence les escaliers fait office d’une pause entre le monde du bureau et le monde de la rue.

Après quelques minutes de marche, elle entre dans la bouche de métro A3 et descend les escaliers en prenant garde de ne pas glisser. Machinalement, elle sort sa carte de transport, protégée par une petite pochette en cuir et  la glisse sur le lecteur du portillon. Après avoir descendu trois escaliers, elle rejoint le quai où ça et là, les flaques sont autant de rappels de la pluie drue qui tombe depuis la veille. 

***

– Elle est enceinte. 

Assise dans la cuisine, Yuriko regardait les papiers que Sousuke avait glissé devant elle juste après être rentré du travail. Elle s’étonna elle-même de son calme alors que son mari, pressé d’en finir sans doute, était tendu, nerveux, redoutant une scène de ménage tant de fois imaginée.

Debout, tenant le dossier de la chaise devant lui des deux mains, le visage crispé et retenant avec peine son énervement, Sousuke s’impatientait. 

– Signe. 

Le regard fixé sur les papiers du divorce, Yuriko était paralysée. Elle n’était pourtant pas surprise, non. Cela faisait des semaines que Sousuke ne rentrait plus ou alors, tard dans la nuit. 

Des semaines ? Des mois plutôt.  

***

Au début, il appelait. Une sortie avec les collègues. Une réunion tardive. Un dossier à boucler. Après un premier dîner en tête à tête avec le poste de télévision, elle prit l’habitude de lui laisser un plateau repas dont elle retrouvait la vaisselle dans l’évier le matin. Mais après ce déplacement professionnel à Sapporo, Yuriko ne retrouva plus la vaisselle dans l’évier. Le plateau repas, intouché de la veille, restait sur la table de la cuisine. 

– J’ai trop mangé au restaurant. 

Yuriko accepta l’explication, une fois de plus. Qu’aurait-elle pu dire d’autre ? 

Au nouvel an, pour la première fois depuis leur mariage, ils ne s’étaient pas rendus ensemble à Tsuruga, dans la famille de son mari. Sousuke avait exceptionnellement du travail. Seule, Yuriko dû prendre part aux festivités avec sa belle-famille et essuyer leurs commentaires désagréables. Plus que l’absence de son second fils, sa belle-mère lui reprocha avec aigreur l’absence de petit-fils après 9 longues années de mariage. Yuriko baissait la tête et comptait les jours avant son retour à Tokyo. 

***

– C’est fini. Tu comprends ? 

Sousuke éleva la voix d’un cran. Voir sa femme impassible le mettait hors de lui. Il l’avait trompée. Il lui annonçait cette grossesse, ce qu’elle n’avait jamais pu lui donner, de cette autre femme. Et Yuriko semblait égale à elle-même, une jolie poupée sans vie. L’avait-t-elle jamais aimé ? Désiré ? De rage, il s’assit brutalement sur la chaise après l’avoir tirée vers lui et prépara le sceau de Yuriko et l’encre rouge. Elle signerait.

***

Un mariage arrangé lui convenait. Il n’avait guère le temps de faire des rencontres, et à 30 ans, ses parents le pressaient de fonder une famille. Yuriko… Sur le papier, une épouse prometteuse. Sans être belle, ses traits ronds et sa taille menue en faisait une jolie femme. Et puis, son profil indiquait qu’elle était éduquée, travaillait à temps plein dans une entreprise de taille moyenne et aimait les livres. Un choix raisonnable pour son père. Sa mère avait bien eu quelques réserves, mais elle avait fait de même avec les mariages de ses deux frères. 

La première fois qu’il posa les yeux sur Yuriko, il se sentit happé dans un autre monde. Calme et mesurée, elle lui fit bonne impression. Ne dit-on pas que les mariages arrangés donnent naissance à de belles histoires d’amour et d’amitié ? Certes, il ne connaîtrait pas la passion, mais Sousuke préférait les calmes affections aux tempêtes amoureuses. 

Après trois rendez-vous, le premier avec leurs mères respectives et la marieuse, les seconds plus intimes, Sousuke demanda la main de Yuriko. Avec un doux sourire, les joues légèrement colorées de rouge, elle lui fit la joie d’accepter de partager sa vie. 

***

Une brise chaude et humide caresse le visage de Yuriko. Le métro arrive. Elle se tient en bout de quai. La première rame lui permet, à sa station d’arrivée, de tout de suite prendre les escalators. Elle ferme les yeux et sent l’onde du train qui n’a pas encore ralenti pour son entrée en gare. Elle avance d’un petit pas et sous ses pieds, sent la surface granuleuse de la ligne jaune. 

***

Sans un mot, Yuriko fit glisser les papiers de divorce vers elle. Sousuke avait déjà rempli toutes les cases de son écriture appliquée. Il ne lui restait qu’à apposer son sceau pour définitivement mettre fin à leur mariage. Aurait-il voulu qu’elle fasse une scène ?

Il lui tendit le sceau. Elle le prit et le trempa dans l’encrier.

Enceinte… 

– Combien de semaines… ?

– 11ème. 

Dehors la pluie tombait sans discontinuer. 

*** 

Le vacarme du train se fait plus proche et elle peut déjà voir la lumière de la première rame. Les yeux fermés, Yuriko avance, un pied dans le vide.

 

 

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