Tokyo déconnectée.

Depuis que je vis au Japon, je dois l’admettre, mon smartphone m’est devenu indispensable. Vivre à Tokyo, c’est être dans une mégalopole aux adresses obscures, avec autant de bons coins à découvrir que de stations aux plans incompréhensibles. Tokyo déconnectée, ça n’existe pas. C’est une ville qui ne dort jamais, peuplée par des millions d’habitants et qui sollicite continuellement notre attention, infatiguable. Insatiable.

Ding ding.

Et lorsque l’on évoque les japonais, c’est rarement sans le portable à la main. Dans la rue, le métro, au travail, au restaurant, je les vois rarement s’éloigner de leur smartphones, tablettes, voir petits ordinateurs. Le reste du monde occidental n’est pas loin de suivre la tendance, mais j’ai réalisé à quel point le Japon avait pu influencer mon usage du smartphone. Les gens sont constamment rivés sur un écran. Ou ils dorment. Même à vélo ils textent, regardent une vidéo YouTube ou sont sur les réseaux sociaux. Les campagnes contre le smartphone en marchant se multiplient au Japon sans que cela influe grandement les usagers. Les enfants de primaire sont déjà connectés aux iPhones. Dans les cafés, les restaurants, il n’est pas rare de voir des groupes entiers plongés dans leurs écrans, sans même échanger un mot. Les japonais, quand ils s’y mettent, ils font planter Twitter. Parce qu’ils sont 35 millions à l’utiliser (contre 25 pour Facebook, dont le concept leur échappe un peu). Pas une seule compagnie japonaise importante n’a pas son compte Line (service de messagerie très utilisé en Asie) pour diffuser des campagnes et des informations.

Mes premiers jours au Japon, je ricanais un peu, je dois le dire. Cela me paraissait totalement fou de passer du temps avec quelqu’un sans pouvoir s’empêcher de consulter son téléphone. J’adorais flâner dans les rues le nez en l’air. Ma seule faiblesse de l’époque était de m’évader avec la fonction mp3. Il ne me venait pas à l’esprit de photographier mon assiette jusqu’à avoir un angle parfait. Twitter m’était incompréhensible, Instagram m’ennuyait, mon portable dormait dans mon sac à main.

Bzz, bzz.

Je réalise à quel point je suis de plus en plus dopée au flot d’information qui se déverse en continu sur mon écran de 4,7 pouces. Ce n’est pas une réalisation soudaine. C’est un sentiment diffus qui se renforce avec le temps. Avant, je regardais les japonais profondément absorbés par leurs téléphones dans le train, ou à défaut, par les écrans publicitaires des wagons. Désormais, je ne relève la tête qu’à l’annonce de ma station. Et encore. Plongée dans une discussion Messenger, il m’est arrivé par deux fois de rater ma station. Je suis devenue une experte pour marcher dans la rue sans relever la tête une seconde. Je n’ai jamais bousculé personne pour autant. Il m’arrive de rentrer chez moi, sans la réalisation du chemin parcouru.

Dans le monde, il ne se passe pas une seule micro seconde sans des centaines d’évènements. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement Facebook et les emails, mais Twitter, Instagram, Line. Ding ding. Bzz Bzz. Même en mode silencieux, l’esprit perd progressivement sa concentration, jusqu’à vérifier par manie, toutes les 5 minutes, les notifications.

Je me suis d’autant plus laissée envahir que je suis non seulement branchée à mes réseaux privés, mais aussi à tous les réseaux sociaux du travail. Sur mon temps libre, il m’arrive de réagir au compte Facebook de l’école, de corriger le tir sur leur Twitter ou de vérifier qu’Instagram est à jour. Diantre, je reçois même les emails de la messagerie centrale de l’établissement sur ma boite privée. Imaginer que mon boulot, c’est d’être constamment disponible pour communiquer. De développer des stratégies de campagne sur les réseaux. Et différencier le privé du pro devient de plus en plus flou.

Si votre patron vous envoie un message privé sur Facebook, vous demandant un service un dimanche matin? Si un bug débarque sur le compte Twitter du boulot à 15h le samedi après midi? Est-ce que je peux vraiment laisser mon portable et sortir l’espit complètement libre? S’il y a un buz qui surgit côté Japon, c’est le moment parfait pour réagir et faire connaître mon entreprise. Et si on est face à l’instant photo parfait, celui qui apportera cette gloire éphémère du cliché populaire? Gérer les réseaux sociaux c’est une profession qui me plait et que j’ai envie de maîtriser. Je m’étais dit shouganai*, il faut faire avec ces petits à côtés. Y compris les heures supp qui me sont demandées le weekend.

Sauf que. Bzz bzz.

Sauf que j’en ai marre. Voilà. Gros pavé dans la marre. Tokyo déconnectée, j’en rêve.

Honnêtement, il m’arrive d’avoir envie de jeter mon portable dans le mixeur. Je vois les notifications qui défilent sur mon écran et je veux y mettre le feu. C’est ridicule me direz-vous. « Tu n’es pas obligée de répondre ». « Ne regarde pas ton portable ». « Tu n’as qu’à pas avoir de compte ». C’est tout à fait vrai. Est-ce pour autant facile? En référence au patron qui vous bipe ou à la manager qui vous demande à minuit de réarranger les photo de l’article du site. Est-ce facile quand être sur Twitter permet aussi de savoir immédiatement ce qui se passe à l’autre bout du monde? Ou de partager un instant? Et les copains, avec qui on vit des moments hilarants grace à des images puériles sur Messenger?

Fixer les limites avec les réseaux sociaux, ce n’est vraiment pas évident. Je me rappelle m’être fait engueuler par une copine. « Tu n’as pas souhaité mon anniversaire sur Facebook. Pourquoi!? ». « Euh? ». « T’es sur Facebook, non? Donc tu as une notif! Si tu fais rien, c’est que tu es égoïste ».

Ce sont des problématiques auxquelles je n’avais pas été confrontée en France. Au Japon, j’ai développé un usage quasiment constant du smartphone: photographier mon assiette, échapper à l’ennui du train ou de la salle d’attente… Trouver un restaurant, utiliser le GPS, vérifier les stocks d’un magasin ou le prix d’un article en ligne etc.. Mon téléphone est aussi mon réveil, ma radio, mon journal télé, le livre que je suis en train de dévorer…

Tokyo déconnectée.

Ce dimanche fut une journée sans smartphone. Notez que je n’ai pas pu m’empêcher de l’annoncer en ligne (l’être humain est formidable). J’ai délibérément laissé mon téléphone sur la table. Là. Tout seul. Au coin. Puni le smartphone.

Et je me suis sentie incroyablement bien.

Pas de manque.

Pas de stress.

Oui, j’ai déjeuné dans un superbe restaurant avec une vue imprenable sur la ville qui aurait mérité une séance photo. Oui, on a découvert ce café super mignon planqué dans un coin de Shinjuku. Oui, on aurait aimé savoir quelle heure il était, mais comme deux couillons, on était sans montre. Oui, vérifier notre chemin avec le GPS nous aurait évité un détour. Et encore oui, j’ai raté la photo d’un formidable franponais sur un sac à dos: « Les pneux michelin boit l’obstable ».

Mais j’ai passé une journée formidable. Déconnectée.

Mais connectée à la vie.


*shouganai: « on ne peut rien y faire » en japonais

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18 Commentaires

  1. Répondre

    Madagascarian

    28 février 2016

    coucou,

    quand j’ai lue ton texte, ça m’a rappelé ce que me racontais mon papa quand il est allé à Tokyo pour un voyage et il était très choqué de voir que les gens étaient beaucoup trop occupé à voir leurs téléphone, pour lui, un homme de la quarantaine, qui n’a pas eu de téléphone durant sa jeunesse c’est juste impossible, mais il a passé un très bon séjour en tous cas 😀

    sinon concernant ton texte, qu’est ce que je te comprends, par moment on a toujours besoin de déconnecté un peu, de prendre du temps pour sois, de ne pas pensé à tous ces choses du quotidiens, personnellement je fais un effort maintenant pour me prendre un petit temps rien qu’à moi sans téléphone, PC ou autres dans la semaine et je t’avoue que ça me fait énormément du bien !

    quand je vivais encore à Madagascar, ça nous arrivait de partir dans le petit village où ma famille a grandit pour s’aérer l’esprit, endroit sans internet bien sûr et c’était un de mes meilleurs moment, le bon vieux temps,

    bref, ça m’a fait plaisir de lire ton article, en tous cas n’oublie jamais de prendre du temps pour toi, c’est tellement important !

    des bisous à toi, de l’île de la Réunion 😀

    Ambrinament, http://madagascarianchild.blogspot.com/

  2. Répondre

    frenchynippon

    24 février 2016

    Comme je te comprends, depuis que je suis au Japon, je suis aussi devenu accro a mon smartphone.Les réseaux sociaux, les shopping, le GPS, les jeux, ou juste vérifier les notifications… et ça ne me plait pas >< Mon fils de seulement 1 an et demi, veut toujours tripoter nos téléphones, du coup j'essaye de ne pas l'utiliser devant lui, je n'ai pas envie qu'il devienne comme ces enfants qui on des ipad dans leur poussette. Les Japonais devraient se réveiller, deja qu'ils ne sont pas doués niveau communication, celle-ci en prend un plus gros coup.

    (je repose mon commentaire, j'ai oublie des mots dans le précédent -_-' )

  3. Répondre

    frenchynippon

    24 février 2016

    Comme je te comprends, depuis que je suis au Japon, je suis aussi devenu accro a mon smartphone.Les réseaux sociaux, les shopping, le GPS, les jeux, ou juste vérifier les notifications… et ça ne me plait pas >< Mon fils de seulement 1 an et demi, veut toujours tripoter nos téléphones, du coup j'essaye de l'utiliser devant lui, je n'ai pas envie qu'il devienne comme ces enfants qui on des ipad dans leur poussette. Les Japonais devraient se réveiller, deja qu'ils ne sont pas doués niveau communication, celle-ci en prend un plus gros coup.

  4. Répondre

    Rouge velours

    23 février 2016

    Ton article est super! J’imagine bien tous les japonais les yeux rivés sur leur smartphone. Il est temps qu’ils se déconnectent un peu pour vivre leur vie.

    • ameliemarieintokyo

      24 février 2016

      Merci beaucoup! Cela me touche! Je ne savais pas vraiment où j’allais en l’écrivant. Et oui… Je trouve aussi. Ils ne sont pas tous comme cela heureusement!

  5. Répondre

    Sanjuro

    23 février 2016

    En ’95 (20 ans déjà), il n’y avait pas le net, mais le téléphone portable était déjà omniprésent, avec en complément un tam-tam ou équivalent. Pas question de louper une rendez-vous avec les copains.

  6. Répondre

    Elisabeth

    23 février 2016

    Moi aussi j’ai beaucoup aimé la lecture de cet article. Si je comprends bien, tu as également un boulot qui te « force » à tous ces réseaux non ? Donc ça complique les choses. Mais comme tu le dis si bien l’être humain est formidable et s’invente toujours de nouveaux besoins. Jusqu’à juin je n’avais pas de smartphone et je passais pour une folle au boulot quand je racontais que je m’étais perdue en cherchant tel ou tel endroit (« quoi, bah pourquoi tu as pas regardé sur google maps ? »), et finalement j’en ai acquis un « pour faire comme tout le monde », et le truc dingue s’est produit… je m’en sers. Alors que je m’en passais extrêmement bien. Bizarre non ? Mais j’ai une toute petite quantité d’internet comme ça je ne l’utilise avec parcimonie. Quand je suis perdue par exemple 🙂 . Peut-être une solution ?

    • ameliemarieintokyo

      24 février 2016

      Merci beaucoup pour ce commentaire. Oui, le fait de faire ce travail a carrément explosé mon temps sur les réseaux. Au début c’est l’euphorie (être connectée, échangée, s’enrichir culturellement). Je dois maintenant apprendre à profiter de mon temps pour autre chose et pour moi!

      J’ai un tout petit forfait pourtant… x) mais j’ai du wifi partout.

  7. Répondre

    Paule

    23 février 2016

    Très bel article ! Et si on levait tous la tête 5 minutes ? A côté de quoi on passe ? Vaste question

    • ameliemarieintokyo

      24 février 2016

      Exactement! Je crois qu’on l’on devient très passif et que l’on oublie de regarder autour de soi!

  8. Répondre

    lazuli 羅守璃

    22 février 2016

    J’ai bien aimé cet article^^ Même si mon iPhone n’a pas de carte SIM il reste actif à la maison et je suis assez accro à l’ordi aussi… J’ai l’impression qu’éteindre les appareils et les mettre de côté ça aide. En général quand je suis avec mes amis etc je ne sors pas mon téléphone pour faire des photos, ça arrive parfois mais ça reste rare, parce que je préfère vivre l’instant plutôt que de le « documenter » via les photos. Recevoir les notifications du boulot direct ça doit être horrible…ça me rappelle des mails niveau recherche d’emploi envoyés vers 23h et des brouettes..faut savoir se mettre et mettre des limites. Te lire ça me donner envie de m’instaurer une journée sans ordi sans portable sans truc électronique^^

    • ameliemarieintokyo

      24 février 2016

      Merci du commentaire! J’ai aussi besoin d’éteindre et de m’en séparer. Le mode avion ne suffit pas x). Et comme je le disais je crois… que mon dimanche sera ma journée fétiche! Je décroche allez!

  9. Répondre

    flo

    22 février 2016

    J’aime beaucoup cet article car au final il décrit également la vie de milliers de français (et anglais et…). Je bosse dans la com mais j’ai bien compris que vivre ma vie était plus importante que créer « un musée de ma vie » sur le net. Et même si je suis souvent envieuse des personnes que je suis sur FB, insta ou autre réseau, j’essaie toujours de me rappeler que tout ca c’est iréel et qu’on montre bien ce qu’on veut! Sinon quand je vois ce que fait notre community manager, bah c’est comme toi, elle déconnecte pas et elle voit des « Trolls » partout lol Ca fait partie des nouveaux métiers qui ont l’air vraiment cool, mais où on a pas assez de recul à mon avis. Tu fais ca un temps mais tu peux pas faire ca toute ta vie. (mais j’aime bien voir le taff des CM et mes préférés sont ceux de burger king, ils sont vraiment trop fort sur FB)

    • ameliemarieintokyo

      24 février 2016

      Merci beaucoup de ce retour. Je trouve cette expression vraiment adéquate. On peut vite se perdre dans l’image que l’on se construit sur les réseaux sociaux. C’est très difficile pour moi de déconnecter parce que j’aime bien sûr ce que je fais et que les résultats se voient à la hauteur de l’investissement. Mais je dois encore apprendre beaucoup sur ce métier :). Certains CM sont vraiment des maîtres de l’humour!

  10. Répondre

    Elsa

    22 février 2016

    Bonjour et tout d’abord merci pour cet article.

    Je n’ai encore jamais laisse de commentaires sur ton blog mais en tant que Clermontoise d’origine je n’ai pas pu m’empecher de laisser ce petit commentaire sur « le pneu Michelin qui boit l’obstable »… Cette reference n’est pas vraiment du franponais et est en realite une veritable citation de Michelin. D’ailleurs c’est aussi de la que vient le bibendum Michelin (pneu qui boit l’obstacle…).
    Voila pour le petit quart d’heure culture :o)

    En tt cas, encore merci pour tes articles originaux et qui me rappellent bien mon quotidien a Tokyo!

    Elsa

    • ameliemarieintokyo

      24 février 2016

      Elsa, je te remercie énormément pour m’avoir appris cette expression! Je suis très contente d’avoir ton retour et j’irai corriger l’article dès que j’ai une minute à moi :). Ce petit quart d’heure culture mérite d’être référencé!

      Et merci beaucoup de tes compliments.

  11. Répondre

    Aura

    22 février 2016

    J’ai eu la même chose à Taiwan, personne ne se parle, personne ne lève le nez de son écran : /

    Je trouve ça triste de vivre à travers son téléphone.

    • ameliemarieintokyo

      24 février 2016

      Bonjour! Merci de ton commentaire. Oui, il semble que l’Asie soit vraiment touchée par ce phénomène. C’est vraiment en venant au Japon que j’ai commencé à développer cette obsession avec mon écran. Pourtant j’aime la lecture, bouger etc. Je crois qu’on imite beaucoup notre environnement. Comme je trouve cela triste aussi, je vais tenter de me détacher un peu de mon portable :).

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