Au Japon, les langues étrangères ont, parait-il, la vie dure. En particulier, les japonais sont souvent sévèrement critiqués pour leur manque de capacité à parler anglais et à assister les touristes. Depuis que j'ai mis les pieds sur l'archipel, je me dis que vraiment, les apparences sont trompeuses ! Les japonais semblent lutter avec la langue de Shakespeare, mais en pratique ils sont plus malins qu'ils n'en ont l'air. J'irai même jusqu'à dire qu'ils comprennent sans être capables de répondre. Parfois aussi, ils ne comprennent vraiment rien, hein. Et c'est ainsi qu'est apparu le wasei eigo.

Le wasei eigo, c’est une sacré entourloupe si vous voulez mon avis. Ce terme recouvre des mots et des expressions en japonais dont le sens n’a plus grand chose à voir avec leurs origines.

Le katakana pour les mots étrangers ce n’est pas facile-facile !

Dans la langue japonaise elle-même, se trouvent pas mal de mots importés de langues étrangères. C’est notamment le cas de l’anglais mais aussi du français, du néerlandais ou encore de l’allemand…

Toujours écrits avec le syllabaire katakana, ces mots donnent du fil à retordre aux apprenants de toutes origines. En effet, lorsqu’ils se trouvent face à コートジボワール, ils tentent de déchiffrer péniblement « kooto jibowaaru » (????). Allez-y, je vous mets au défi (sans passer par Google Sensei).

Côte d’Ivoire. Voilà.

L’assimilation des mots anglais débute avec l’ère Meiji (1868 – 1912), période de modernisation accélérée du Japon et ne s’est jamais vraiment arrêtée depuis, surtout dans les milieux professionnels. Dans le cas de mots simplement importés on parle alors de « gairaigo » (外来語), c’est-à-dire de mots venus de l’étranger. Mais, vous vous en doutez, dans le paquet se cachent quelques perles qui n’ont rien du ‘mot importé’ et tout à voir avec la magie japonaise.

Le wasei eigo, kezako ?

C’est là que je vous présente avec grand fracas le terme « wasei-eigo » (和製英語) que j’affectionne tout particulièrement : « anglais fabriqué au Japon ». Les mots wasei eigo sont des mots qui donnent l’impression d’êtres des mots tirés de l’anglais.

Oui, mais en fait, non.

Emprunts ‘adaptés’, ils se sont intégrés dans le lexique japonais avec des sens complètement différents. Parfois, le mot est une pure création, telle qu’un anglophone serait en peine de le reconnaître ! Un des mots tirés du wasei eigo que je préfère est « Wāpuro » (ワープロ).

Vous avez une minute.

Le mot est une abréviation de « wādo purosessā », référence à l’anglais « word processor ». J’ai bien mis un an avant de le retenir. Et pourtant, l’autre jour, au bureau, lorsque ma collègue m’a demandé de créer un document waapuro, tel un vieux PC en fin de vie, j’ai bloqué pendant un très long temps de chargement.

Waapuro.

Waa-pu-ro…

Word.

O-kay !

Mais pourquoi le japonais a-t-il interprêté ces mots étrangers de travers ?!

L’une des raisons évoquées est très simple. Le vocabulaire anglais n’a pas été importé avec un processus naturel d’exposition à la langue anglaise. Au contraire, l’importation fut volontaire et très, trop, rapide. Résultat des courses, le wasei eigo est en fait de l’anglais dont les japonais n’étaient pas vraiment en mesure d’en comprendre le sens. Ces mots se sont pourtant fixés dans le lexique japonais tant bien que mal. L’évolution inévitable de la langue s’est encore plus éloignée du sens original.

Aujourd’hui, les plus gros créateurs de wasei eigo sont les publicitaires japonais. Ces derniers surfent sur l’effet à la mode de l’utilisation de mots anglais et pondent de nouvelles expressions toutes les semaines.

Ce lexique est aussi issu du langage des jeunes qui empruntent des mots anglais dans leurs conversations familières mais en en détournant le sens. Et puis ça reste. Et une nouvelle entrée est faite dans le dictionnaire, catégorie wasei eigo.

Un bon exemple d’un mot formé par les jeunes est « biniiru bon » (ビニイル本). De « vinyl » (sac plastique) et « bon », signifiant livre en japonais. Ce terme désigne les livres pornographiques qui sont enveloppés avec des couvertures plastiques.

Alors même que ces mots sont des créations japonaises, le fait des les écrire avec le syllabaire dédié aux mots étrangers rappelle que ce sont des mots empruntés sans lien avec le japonais. Cela donne une ouverture intéressante pour parler de sujets controversés ou tabous avec des mots « non » japonais.

Dans cette liste de wasei eigo se cache des perles.

– Afutâsâbisu : after+service. Le service après-vente, mais aussi la garantie après vente ou encore le service de réparation après vente.

– Ôdâmêdo : order + made. Fait sur demande.

– Sarariiman : salary + man. Salarié.

– Datchi waifu : ducth+wife. Poupée-oreiller servant de « garante » de la chasteté des marchands néerlandais loin de leurs femmes.

– Bebii kaa : baby + car. Poussette. Remarquez le pragmatisme japonais.

– Poteto furai : potato+ fry. Frites. Là encore, quelle justesse.

– Herusumeetaa: health + meter. Pèse-personne.

– Konsento : ???. Prise électrique.

Le dernier fait partie de ces mystères de la langue japonaise : baiking. De viking. Pour parler des buffets à volonté.

Les wasei eigo sont toujours drôles après décryptage. Mais lors de la confrontation avec un nouveau mot, on peut être bien en peine de comprendre ce que les japonais ont pensé sur le coup ! C’est encore plus embarrassant au cours d’une conversation, lorsque votre interlocuteur se demande comment vous faites pour ne pas comprendre alors que c’est un mot étranger. Après tout.

2 novembre 2015
25 janvier 2016

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8 Commentaires

  1. Répondre

    Cléa au Japon

    3 mars 2016

    Article très intéressant sur un phénomène linguistique assez peu abordé !
    Il y a toutefois un mot dont l’arrivée au Japon me fait me poser quelques questions : バイト (baito). On sait que c’est la version courte de « arubaito » qui vient du mot allemand « Arbeit » qui veut dire « travail ». Mais pourquoi ce mot allemand ?

  2. Répondre

    mellelachieuse

    11 février 2016

    AHAH 😀 oui c’est vrai que c’est spécial par moment

  3. Répondre

    Béné

    27 novembre 2015

    Une partie de la réponse pour コンセント
    http://pj.ninjal.ac.jp/QandA/etymology/concentricplug/

  4. Répondre

    Scotis

    26 novembre 2015

    C’est très marrant je trouve, mais en effet, ça doit pas toujours être super pratique pour comprendre. J’adore l’éthymologie !

    Pour Viking = Buffet à volonté, quand on voit l’appétit des normands, ça ne m’étonne pas trop, même si directement je vois pas d’où ça vient.

  5. Répondre

    Pascale d'Aventure Japon

    26 novembre 2015

    Sur Wikipédia Japon, ils expliquent que konsento vient de l’anglais « concentric plug ». Sinon, en japonais, « prise électrique » se dit (attention, on retient son souffle) 配線用差込接続器 ou haisenyôsashikomisetsuzokuki.

    L’histoire de « Viking » est amusante (toujours Wiki Japon) : En 1958, le film « Viking » est sorti au Japon et le manager de l’hôtel Impérial a ouvert un restaurant qui s’appelait « Viking restaurant » où l’on proposait des buffets. Le nom est resté !

    Sinon, mon wasei eigo préféré est ゲランデ ou gerande !

  6. Répondre

    lazuli 羅守璃

    26 novembre 2015

    alala le wasei eigo ou comment avoir un anglais pourri a cause du japonais XDDD
    attend order made ca se dit pas en anglais?? (omg) et コンセント moi aussi je me demande d’ou ca vient….
    j’adore ton gif batman en plein milieu ;D

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