Je râle beaucoup sur Twitter, car depuis l’année dernière, l’immigration japonaise semble avoir enclenché un grand ménage de printemps dans ses procédures de visas. Alors même que le gouvernement japonais prône une politique d’ouverture, sur le terrain c’est un autre son de cloche que l’on entend.

Le durcissement de la réglementation des visas concerne les touristes, les détenteurs du visa vacances-travail ainsi que les aspirants étudiants en école de japonais. 

En avril 2019, le Bureau de l’immigration est devenu une Agence. Et ça a tout changé.

Je ne sais pas qui est précisément à la tête de cette agence, mais cette personne semble vouloir faire place net. Ce qui pourrait ne semble être qu’un changement de nom donne en réalité de nouveaux pouvoirs aux services de l’immigration. Jusqu’ici, elle était sous la tutelle du ministère de la justice, qui a sans doute d’autres chats à fouetter (allô, Ghosn ?). 

Cette administration a désormais plus d’amplitude pour décider des procédures, plus de moyens financiers et plus de moyens humains (500 nouveaux officiers en avril 2019).

Officiellement, la décision d’en faire une agence fait suite à la forte augmentation des dossiers de visas, une situation devenue presque ingérable, avec des temps d’attente record ces derniers mois. Les temps d’attente pour un visa de travail, qui étaient en principe de 4 à 6 semaines, sont passés à 8 – 12 semaines. Les demandes de résidence permanente sont passées de 6 mois d’attente à 10. 

Il est clair que, ce qui était écrit dans la réglementation, et ce qui était fait en pratique, différait, le plus souvent au bénéfice du migrant”. 

Dès janvier, l’immigration a commencé à bousculer un peu tout le monde, avec des directives diverses. Entreprises, écoles de japonais, puisque ce sont nos principaux clients, nous ont fait remonter pas mal de difficultés.

Il ne s’agit pas tant d’un changement de réglementation, les règles existaient déjà, mais d’une application bien plus strict des procédures de demande de visas et de changement de statut. 

D’abord, un point sur la réglementation existante des visas

Vous ne le saviez sans doute pas, mais légalement les touristes et les détenteurs du visa vacances-travail n’ont pas le droit de déposer une demande de visa à l’expiration de leur titre de séjour. Vous ne seriez pas en tort de ne pas le savoir, car jusqu’ici l’immigration japonaise était plutôt laxiste. C’est-à-dire que les officiers japonais ont cumulé des exceptions à la règle tant et si bien, qu’elles sont devenues « la norme ». 

  • Les touristes pouvaient sans problème venir chercher du travail et déposer une demande de visa directement pendant leur séjour.
  • Les résidents en PVT (Programme Vacances Travail, aussi appelés PVTistes), pouvaient demander un changement de statut pour celui d’étudiant, de travailleur ou d’époux. Ce fut mon cas, par exemple, puisque j’ai pu faire la demande de mon statut d’épouse à la fin de mon PVT (*Programme Vacances Travail) en 2014. 

(Pssst : un changement de statut n’est pas une demande de visa, c’est une procédure simplifiée qui vise à changer votre statut de résidence au Japon). 

En 2019, le constat est clair. L’administration japonaise semble faire marche arrière sur des années de pratique, pour imposer un respect à la lettre des règles de l’immigration. 

Vous ne pouvez plus venir au Japon en touriste pour demander un visa de travail ou un visa étudiant. 

C’était la belle époque et elle a pris fin. Venir visiter des écoles et déposer votre dossier de visa étudiant à la suite d’un programme cours, passer des entretiens d’embauche et enchaîner la préparation d’un visa de travail… Ces démarches appartiennent à une époque révolue. 

La possibilité de débarquer de l’avion des projets plein la tête avait été facilitée par la mise en place du nouveau Certificat d’Éligibilité (un document obtenu après un premier examen de vos papiers et nécessaire pour l’obtention du visa) en 2011. Cela permettait de ne pas avoir à sortir du territoire. 

Mais en décembre 2018, le couperet tombe. Les écoles de japonais nous ont annoncé que les étudiants ayant entrepris de déposer leur dossier au Japon auraient à rentrer dans leur pays d’origine (ou à faire un saut vers la Corée du Sud) afin de se rendre à l’ambassade ou au consulat pour récupérer leurs visas. 

Les visas étudiants ne sont pas les seuls concernés.

Les touristes demandeurs de visas de travail, d’époux ou même de dépendant (personne accompagnant un travailleur expatrié) doivent eux aussi, sortir du territoire. 

(Pssst : jusqu’ici l’ambassade japonaise en Corée du Sud semble toujours accepter ces démarches mais en principe vous devez être légalement résident d’un pays pour avoir le droit de déposer un dossier. Nous préconisons toujours de contacter l’ambassade à l’avance afin d’avoir la certitude qu’ils vous recevront). 

Les détenteurs du PVT ne peuvent pas déposer de demande de changement de statut de résidence.

Petit récapitulatif pour ceux qui ne connaissent pas le programme Vacances-Travail. Il s’agit d’un partenariat entre deux pays, permettant à des jeunes d’un certain âge (entre 18 et 30/35 ans selon les pays) de séjourner de 6 mois à 1 an et demi dans un pays. Pour les français, le PVT Japon est possible de 18 à 30 ans, pour une période maximum de 1 an. 

L’objectif du programme est de découvrir le Japon tout en travaillant à mi-temps pour subvenir aux besoins durant ce que les autorités considèrent être des vacances. Le PVT n’est pas destiné à faciliter l’entrée dans le pays pour chercher du travail ou poursuivre des études. En réalité, pour beaucoup le PVT se révélait être un tremplin. 

L’encadrement précis du programme dépend de la convention signée entre le Japon et chaque pays. Ce sont les pays suivants, qui ont une clause indiquant que le détenteur du visa doit retourner dans son pays à la fin du séjour, qui sont visés par ce changement de ton administratif : Chili, Espagne, France, Grande-Bretagne, Hong Kong, Hongrie, Irlande, Norvège, Pologne, Suède, Taiwan. 

(Mon conseil si vous êtes actuellement en fin de PVT au Japon et que vous préparez une demande de changement de statut (travail, étudiant) : appelez la ligne anglophone de l’immigration et demandez ce qu’il en est (notez le jour, l’heure de votre appel et le nom de votre interlocuteur).  Discutez-en avec votre employeur ou votre école. Vous pourriez encore faire figure d’exception et réussir votre coup !)

Les personnes âgées de plus de 30 ans ou qui ont quitté l’université il y a plus de 5 ans doivent remplir des critères supplémentaires pour pouvoir demander le visa étudiant en école de japonais. 

J’y vois de l’agisme. Une discrimination fondée sur l’âge dont les racines plongent dans la système éducatif et le monde de l’entreprise japonais.

Plongée dans la psyché japonaise

Je vais énoncé des généralités, auxquelles vous trouverez toujours (fort heureusement) des exceptions : au Japon, une erreur de parcours et vous êtes out. Un « bon » japonais va à l’école, passe son bac, entre en fac à 18 ans et sort diplômé à 22 ans avec déjà son premier travail de sécurisé. À partir de là, il devient un bon petit employé, qui monte les échelons, lentement et sûrement. Tous les trois ans environ, une rotation s’opère dans les bureaux, et notre bon petit employé aura, en quelques cycles, découvert un peu tous les niveaux de l’entreprise. En parallèle, il s’est marié, installé et n’aspire qu’à la tranquillité. 

Redoubler, rater l’examen d’entrée en université, ne pas sortir diplômé, démissionner, toute « anomalie », toute couille dans le potage peut potentiellement vous faire dérailler. Et pour raccrocher les wagons, c’est bonbon. 

Maintenant que vous avez une toile de fond assez grossière, imaginez, du point de vue des japonais, à quel point un étranger, la trentaine (parfois bien tassée), qui quitte son travail (pire, n’en avait pas !) pour venir apprendre le japonais parait suspect. Non mais quelle idée ! J’en rigolerais avec vous si ça ne me rendait pas aussi triste. 

La triste vérité donc, c’est que les écoles de japonais sont vues avant toute chose comme une préparation à l’université au Japon et que la moyenne d’âge est de 18/19 ans. 

Ainsi, les étudiants âgés doivent-ils en principe fournir les documents suivants…

  • Trois ans de relevés de compte bancaire (afin de vérifier des transactions potentiellement suspecte, genre manger chez le chinois du coin)
  • Preuve(s) d’étude du japonais (certificat d’école, lettre d’un professeur, résultats universitaires JLPT, NAT-Test, J-Cert etc). 

Mon chef, comme beaucoup, a bondit de son siège sur ce dernier point. “Comment ça, on leur demande d’avoir déjà étudié le japonais ?! Les écoles n’offrent-elles pas des cours débutants ?!”.

Ben si. Mais nous en revenons à l’image que se font les japonais d’un parcours de vie classique : école, études, travail, famille. Aux yeux de l’immigration, un étranger qui décide de tout lâcher pour venir étudier le japonais est suspect. Ce n’est pas naturel. Les officiers soupçonnent le plus souvent que la personne n’a aucun intérêt pour le japonais et souhaite juste migrer pour le travail (espèce de criminel !). 

Ce durcissement se confirme…

Un rayon de soleil dans cette mierda administrative (pour nous) fut que les écoles ne se sont pas laissées faire. En décembre, elles ont gueulé tant et si bien que l’immigration a fait, temporairement, reculons sur les dossiers de visas en cours. Nous avons donc reçu des courriers nous expliquant que nous n’avions pas à fournir des documents supplémentaires (trop tard pour certains étudiants dont l’inscription avait été annulée). 

Malheureusement, ce matin (janvier 2020) nous avons reçu un document de la part de l’agence de l’immigration du Kansai indiquant que désormais tout étudiant de plus 30 ans aurait à fournir les documents cités précédemment, sans compter d’autres ajouts moins majeurs, mais indicateurs d’une volonté de décourager. 

La liste des pays pour lesquels obtenir le visa étudiant est très difficile est passée de 7 à 40 en novembre 2019. 

Si ça ne tenait qu’à moi, je me ficherais de la nationalité tant que la personne me semble sincèrement passionnée. Malheureusement, en plus de l’âge, l’immigration japonaise fait aussi le tri en fonction des pays, rendant parfois le parcours objectivement impossible. Vietnam, Philippines, Mongolie, mais aussi Ukraine et Malte ont l’honneur d’y faire partie. La Chine, en revanche, longtemps listée, n’en fait désormais plus partie. 

Il ne faut pas pour autant s’y tromper et voir un rejet de l’immigration. Entre la pénurie de main d’oeuvre et la natalité qui dégringole, le marché du travail japonais est dans le rouge. Au printemps 2019, pour pallier à la crise, un nouveau visa dit « col bleu » a vu le jour. C’est un échec puisque le gouvernement s’attendait à 47,500 demandes et celles-ci se comptaient à moins de 1000 en décembre dernier… C’est justement alors que les médias commençaient à relayer l’échec de cette politique, que l’immigration a d’un coup, rallongé la liste des pays pour les ressortissants desquels demander le visa étudiant est un parcours du combattant. 

À mes yeux, les autorités japonaises semblent souhaiter une immigration à deux niveaux : tapis rouge pour les étrangers qualifiés (mais jeunes) et porte de derrière pour les petites mains. Typiquement, les ressortissants des pays les plus pauvres ne peuvent prétendre à un parcours d’intégration (apprentissage de la langue pour ensuite mener des études supérieures). Ils sont tout juste bon à être de la main d’oeuvre bon marché, qui sera éjectée au bout de 5 ans de bons services. Une injustice. 

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2 Commentaires

  1. Répondre

    Daniel

    24 janvier 2020

    Merci de cette étude très intéressante sur l’immigration au Japon. Je dirais qu’elle se rapproche de celle de la plupart des pays occidentaux, qui durcissent les conditions d’accueil d’année en année… Même le Canada, qui était traditionnellement un pays d’accueil, devient inaccessible à beaucoup de jeunes étrangers. On est entré dans l’ère du « repli sur soi » et de la « crainte de l’étranger » !

  2. Répondre

    CHLOE

    24 janvier 2020

    Merci pour ton travail et tes investigations. Bravo.

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