C'est bien connu, au Japon, il est coutume d'ôter ses chaussures lorsqu'on l'on rentre dans une habitation. Le vestibule est alors un espace de transition entre l'extérieur souillé et l'intérieur, appelé genkan (玄関) en japonais. Cette entrée est marquée par une légère démarcation du sol.

Au Japon, laisser ses chaussures dans le genkan est une condition sine qua non, que ce soit chez des ami.e.s, à l’école mais aussi au bureau, chez le dentiste, dans les cabines d’essayage ou encore dans les restaurants les plus traditionnels. Aux origines de cette habitude, les moines zen. 

Symbole de l’entrée dans un temple, le mot genkan signifie littéralement, « porte de la connaissance profonde ». 

Si malheureusement ma sagesse n’avance pas d’un poil à chaque fois que je me déchausse, cette pratique a tout pour elle, notamment durant une pandémie

À l’origine, donc, le mot genkan décrivait ce passage hautement symbolique d’une vie normale à une vie d’ascèse des aspirants moines lorsqu’ils franchissent le seuil du temple pour s’y confiner et se consacrer à leurs études. Cette frontière spirituelle s’est au fil du temps matérialisée en un espace de transition entre l’extérieur, souillé, et l’intérieur, perçu comme pur.

Ce sont les samouraïs qui, les premiers, lancent cette mode d’avoir une petite marche dans son entrée. 

Le genkan, des temples Zen aux maisons des samouraïs

Au XVIIè siècle, les samouraïs par effet de mode, reproduisent au sein de leur demeure une entrée imitant le portail des temples zen. Ils ajoutent une marche, nommée shikidai. Le vestibule, quant à lui, emprunte à l’étiquette bouddhiste le terme de genkan. Et très vite, le reste de la population s’empresse d’ajouter chez soi cette petite marche symbolique.

Au fil du temps, cette entrée devient sophistiquée. Elle fait l’objet d’une mise en scène, reflétant le prestige de la maison, loin de la réalité quotidienne. Les japonais y déposent fleurs, ornements, tableaux, calligraphies élaborant par la même une transition poétique entre le dehors et l’intérieur. Même dans mon premier appartement japonais, j’avais un genkan aménagé de manière à pouvoir exposer quelque chose et marquant clairement la démarcation pour ôter les chaussures.

Aujourd’hui, dans mon appartement UR j’ai une très grande entrée, et je peux y exposer fleurs et belle illustration japonaise, signée Sandrine Thommen

genkan

Les habitations japonaises marquent très visiblement cet espace où l’on ôte ses chaussures. 

Que cela soit une légère démarcation du sol ou un matériau différent (souvent brut, du béton, de la pierre ou du carrelage), vous ne pouvez pas rater « cette entrée » dans l’entrée d’un logement. D’ailleurs, un hôte japonais invite ses visiteurs non pas à entrer, mais “à monter” avec l’expression douzo oagari kudasai (“veuillez monter s’il vous plait”). 

Même dans les appartements les plus étroits, vous trouvez en général dans le genkan une getabako, une étagère à chaussure pour que cet espace ne finisse pas envahi par toutes les paires que vous avez. Les chaussures des habitants vont droit dans les étagères… Mais les paires des invités, elles, sont alignées et tournées vers la porte d’entrée, afin que ces derniers n’aient qu’à glisser leurs pieds pour partir sans trop de contorsion.

Genkan_Chaussures alignées

« On aura compris que le genkan, bien que largement ouvert durant la journée, joue le rôle de frontière, d’antichambre psychologique entre le monde extérieur et l’opisthodome de l’espace de vie intérieur. C’est aussi un espace essentiel de toute maison japonaise : puisque les Japonais ne portent pas de chaussures dans la maison, il leur est nécessaire pour les y abandonner. Et les appartements dans les immeubles ont donc toujours leur genkan, bien que plus exigu et de facture beaucoup plus simple.« 

 

Cet espace de transition entre l’extérieur et l’intérieur n’est pas limitée au seul domicile.

Et non ! À l’école, chez le médecin ou le dentiste et dans certains magasins, le genkan est de mise. Ainsi, les élèves (et leurs professeurs !) ôtent leurs chaussures pour enfiler des chaussons. Certaines entreprises appliquent aussi ce système. D’ailleurs, même si cela n’est pas obligatoire, beaucoup de Japonais préfèrent porter des chaussons ou des sandales au bureau. Rassurez-vous, ils gardent bien des chaussures plus professionnelles à portée de main pour les réunions et les rencontres avec les clients.

Casiers pour les chaussures des écoliers japonais

Casiers pour les chaussures des écoliers japonais

Les magasins de vêtements peuvent aussi avoir un genkan devant ou dans… leurs cabines d’essayage ! J’ai moi-même mis les pieds dans le plat lors de mon premier voyage au Japon. Alors que je m’apprêtais à commettre l’irréparable – fouler la moquette de la cabine de mes sandales d’été  une vendeuse japonaise me rattrapa en criant “no shoes, no shoes !!”. Quel impair culturel !

Lorsque les restaurants ont des salles avec des tables basses, les clients doivent retirer leurs chaussures avant de « monter » rejoindre leur tablée. Le plus souvent, les chaussures s’amassent simplement dans le vestibule, le long de la petite marche, et retrouver sa paire lorsque l’on repart avec un coup dans le nez, tient du défi. Si tant est qu’on la retrouve, car personne n’est à l’abri d’une erreur ou d’un vol de chaussures. Pour pallier à ce genre de mésaventure, les restaurants ayant suffisamment d’espace pour, installent des casiers (avec ou sans clé). 

Mon conseil pour tout futur voyage au Japon ?

Sérieusement songer au genkan et à ses conséquences… Je parle d’expérience lorsque je vous assure qu’il y a rien de plus frustrant que de de se battre avec ses lacets ou des bottines serrées à l’entrée d’un temple ou d’un restaurant sans pouvoir véritablement s’asseoir ou poser ses affaires. Mieux vaut tabler sur des chaussures facile à ôter !

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7 Commentaires

  1. Répondre

    Starkadh

    25 octobre 2020

    Super article ! J’ai toujours adoré le vestibule Japonais, je trouve que c’est une pièce très pratique et très belle, surtout dans les maisons dites traditionnelles. Par contre à la campagne, si le vestibule est au niveau du sol de l’extérieur, je me demande si cela n’implique pas de gros problèmes lorsqu’il pleut beaucoup, ou lorsque l’eau du sol a tendance à remonter par capillarité. Surtout si le sol du genkan est en terre battue 😮

    Pour moi, le fait de se déchausser est du bon sens, bien que je propose toujours à mes invités de garder leurs chaussures. Car avec des animaux à la maison (à poils longs pour ne rien arranger), plus les chiens des invités (quand ils en ont) qui vont et viennent entre l’extérieur et l’intérieur, le sol est vite couvert de saletés (poils, terre, graviers, quand ce n’est pas la boue u_u).

    Mais dans ma famille, j’ai toujours connu ce « rituel » qu’est de se déchausser chez les gens (peu importe que ça soit une maison ou un appartement). Et bien souvent, des chausson « plats » (je ne sais pas comment on les appelle, pour moi ce sont des « patins ») sont proposés aux invités.
    Comme ma famille n’est pas du tout pratiquante, je suppose qu’en France c’est plus du ressort du respect du ménage qui a été fait par le propriétaire, et des « coutumes » des régions.

  2. Répondre

    Bérénice

    10 septembre 2014

    Encore un super article ! J’ai appris récemment que retirer ses chaussures à l’entrée de la maison était aussi pratiqué dans les pays musulmans. La raison est que dans ces pays, on prie aussi chez sois. Du coup comme les maisons traditionnelles japonaises abritent souvent un autel, je me suis dit qu’il y avait peut être aussi un rapport.
    Je ne suis jamais allée dans un magasin où il fallait retirer les chaussures, ça doit être surprenant ^^ !

    • Amélie-Marie

      10 septembre 2014

      Tiens je ne savais pas pour les pays musulmans ! (Enfin remarque en Ouzbékistan on le faisait *mais c’est bien sur*). C’est en effet très spirituel comme habitude culturelle, entre l’origine zen et l’idée que le dedans est un espace clos et pur …

  3. Répondre

    chataigne07

    31 août 2014

    Super article, très très intéressant. C’est une des particularités des maisons japonaises que j’aimerais avoir dans notre future maison. En attendant, on a acheté des chaussons pour les invités histoire de ne pas les laisser pieds nus ^^ mais d’une manière générale, se dechausser n’est pas dans les habitudes francaises…

    • Amélie-Marie

      31 août 2014

      Je suis totalement conquise, entre le confort et le bonus propreté (quand on y pense, c’est un peu crade de se balader avec ses chaussures dans les chambres etc … ). Ma mère a adopté le truc très rapidement, en mode « mais c’est absolument génial ». On a des chaussons aussi. En général ça passe bien, mais je suis tombée une fois sur un débat (internet) où pas mal de personnes s’offusquaient qu’on leur demander d’ôter les chaussures.

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