#KuToo : une étudiante japonaise se rebelle contre l’obligation des talons sur Twitter

#kutoo bannière

Je touche du bois car jusqu'ici il ne m'a jamais été demandée de porter des talons au travail. Cependant, je m'estime chanceuse, car au Japon où l'uniforme est roi, bien des entreprises exigent des femmes le port de talons alors même que ces chaussures ne sont pas bénéfiques pour leur santé. Avec #KuToo, une jeune étudiante japonaise entend bien tenter de faire bouger les choses.

Le mouvement #Kutoo, appelant à ne plus imposer aux femmes le port de chaussures à talon  commence à prendre de l’ampleur. Je fais le point sur ce mouvement qui point le bout de son nez en février 2019 avec ce tweet du jour !

#KuToo 

La référence au mouvement #MeToo est très claire. Il s’agit pour les japonaises d’exprimer leur douleur à devoir porter des chaussures inconfortables au travail (et de ne pas avoir le choix). Le Ku de #KuToo peut se lire de deux manières : 

くつ : kutsu, la chaussure,

苦痛くつう : kutsuu, la souffrance.

Le jeu de mot frappe juste et se répand sur Twitter où les femmes utilisent le hashtag pour partager leurs experiences. 

就活のパンプス本当に無くして欲しい。なんで女性だけなの?外反母趾や甲高幅広のせいで靴擦れしまくるんだよ。新大阪から5分歩いただけでこれだよ。外まで血だらけ… パンプスは現代の纒足だよ。こんなの強制的に履かせるの間違ってる。なにがマナーだよ!!!健康的被害出てんだよ!!!

« J’aimerais vraiment ne pas avoir à porter de chaussures à talons pour ma recherche d’emploi. Pourquoi les femmes sont-elles obligées de le faire ? À cause de mon hallux vagus (= oignon) et une voute plantaire assez large, j’ai facilement mal aux pieds. Cinq minutes de marche depuis Shinosaka et voilà dans quel état je suis. En sang. Me forcer à porter ces chaussures n’est pas normal. En quoi cela fait-il partie des bonnes moeurs (= étiquette) ? Ce n’est pas bon pour la santé ! »

Sans doute @udondon1234 sait-elle qu’elle ne va pas recevoir que des remarques sympathiques sur la plateforme, aussi prépare-t-elle déjà la contre-critique. Notons qu’il est absolument fou que les femmes doivent systématiquement se justifier d’avoir le droit de se battre contre les injustices qui les frappent. 

の活動は知ってたけど、就活生になって改めて怒りを覚えてしまった。 わざわざ替えの靴も持って行ってるのに、そのせいで荷物多いし駅のトイレでわざわざ履き替えてるの意味わからん

« Bien sûr, je sais ce que je fais, mais je me suis rappelée cette colère que j’ai depuis que j’ai commencé à chercher un emploi. Je ne comprends pas pourquoi je suis ainsi obligée de me surcharger en amenant une seconde paire de chaussures et de me changer dans les toilettes de la gare. »

Contrôler les femmes en contrôlant leur apparence.

オススメのパンプスを勧めてくださった方、ありがとうございます!確認してみます。また、もっと良いのを履けというリプもいただきましたが、甲高幅広の 外反母趾族は一回お店で履かないと履けるかどうかわかりません。

« Aux personnes qui m’ont donné des recommendations de chaussures à talons, merci ! J’irai voir. À ceux qui me disent de mieux faire attention lors des essayages, merci, mais les essayer une fois en magasin ne suffit pas. »

Immédiatement, elle a reçu moult conseils de chaussures comfortables, de conseils pour ne pas avoir mal aux pieds et de … STOP.

OUI, bien sûr, il existe des chaussures mieux que les autres. Oui, elle peut se trimballer une deuxième paire, oui elle pourrait mettre des pansement, oui elle pourrait porter ses nouvelles chaussures après achat pour s’y habituer.

Mais-là-n’est-pas-la-racine-du-problème. La racine du problème c’est de contrôler l’image des femmes en leur imposant un choix – avec lequel elles doivent ensuite composer pour le vivre au mieux. Composer, cela veut dire perdre du temps sur une question d’apparence lorsqu’elles pourraient faire bien mieux. 

J’en profite pour citer ce passage fort à propos de Sandra Bartky dans Feminity and Domination

« Les femmes sont plus contrôlées que les hommes dans leurs mouvements et essayent de prendre le moins de place possible à l’inverse de ces derniers, qui cherchent au contraire, l’étalement. Leurs mouvements sont aussi contrôlés à travers le port de vêtements et de chaussures inconfortables. » 

Le coût des apparences

さらにそのような靴は、学生の財布にはなかなか手を出しづらいことが多いです。

« Par ailleurs, pour le porte-monnaie des étudiantes c’est un investissement difficile. »

Les chaussures de qualité coûtent cher, que ce soit en France ou au Japon. Certes, nous devons tous plus ou moins investir pour notre apparence professionnelle, cependant, est-ce raisonnable de demander aux étudiantes de payer 200 à 300 euros pour une paire (ou plusieurs, car la recherche d’emploi est usante et se déroule sur plusieurs mois) ?

Seul ce point est sans doute tout autant partagé par les hommes, qui doivent aussi débourser beaucoup d’argent pour des chaussures « professionnelles ».

Mais eux, au moins, n’ont pas à souffrir d’avoir les pieds, les jambes et le dos, déformés par les talons. Merci aussi de ne pas établir de parallèle avec la cravate ou la chemise, parce qu’à moins de vous étrangler avec, la cravate ne pose guère de risque pour la santé.

Ce n’est pas la première fois que cette question est débattue sur les réseaux sociaux.

En 2018, les japonaises avaient fait le buzz en évoquant les diverses règles vestimentaires auxquelles elles étaient obligées de se soumettre. En l’occurence des règles si précises et strictes qu’elles sont comparées au règlement digne d’un lycée de campagne vieux-jeu.

« 前の職場、制服があってパンプス必須だったんだけど、一番嫌だったのがヒールよりも「ストラップ付禁止」だったな…あるのとないのとで全然歩きやすさ違うのに。私の足首にストラップが付いてたら誰が迷惑するんだよ。校則の「ワンポイント付きソックス禁止」みたいって当時から思ってた »

« Dans ma précédente entreprise, le port de talons étaient obligatoire. Ce que j’aimais le moins n’était pas tant le talon que l’interdiction d’avoir des chaussures avec des sangles. Pourtant cela permet de marcher plus facilement. Qui est-ce que je dérange avec des sangles sur mes chevilles ? J’avais l’impression d’être de retour à l’école avec l’interdiction des chaussettes noires à motifs. »

Tweet auquel une autre femme répond : 

うちの職場は、逆にサンダルはストラップ必須です。理由は、災害など非常時に、転んだり脱げたりしないように、だそうです。わからないでもないです。

« Dans mon entreprise, c’est le contraire. Nous n’avons pas le droit de porter des sandales sans sangles. C’est apparemment pour prévenir tout risque de chute en cas d’évacuation. C’est compréhensible, je suppose. »

Autre réaction intéressante, celle d’une japonaise anciennement au service des forces japonaises d’autodéfense.

« En général, je porte des chaussures de sport et des bottes, mais lors des défilés, les femmes doivent être en jupe et en talons. (…) Les hommes portent pourtant bien leur uniforme de travail. Cela m’a paru tellement stupide que j’ai démissionné. »

Si les entreprises japonaises ne sont pas prêtes de changer – lorsque la majorité des dirigeants sont des hommes incapables de se mettre à la place des femmes on peut s’attendre à ce qu’ils fassent la sourde oreille, les japonaises osent en parler. Et rien que cela, c’est déjà une victoire.

#KuToo lance une pétition contre l’obligation des talons pour les femmes sur leur lieu de travail. 

Face aux échos positifs qu’elle a reçu, @udondon1234 a lancé une pétition « 職場でのヒール・パンプスの強制をなくしたい! » (« Je veux faire disparaître l’obligation des chaussures à talons du lieu de travail ») sur le site change.org. Bien sûr, cette obligation dépend elle-même du règlement intérieur de chaque entreprise. Mais vous avez compris l’idée : faire évoluer les mentalités pour que les règlements s’assouplissent.

Cette pétition est l’occasion de rappeler que le port de talons est loin d’être bénéfique pour la santé des femmes (pieds en sang, problème de dos, fatigue des jambes…) alors que l’essentiel, pour l’entreprise, devrait être d’avoir des employées libres de se mouvoir vite et sans peine. 

Elle cite au passage un mouvement similaire qui a eu lieu en Grande-Bretagne en 2017 et les femmes sont allées plaider leur cause jusque devant le parlement. Le port des talons est jugé sexiste et discriminatoire

Dans les commentaires, je note cette excellente remarque. Les entreprises ont adapté le Cool Biz, un mouvement initié par le gouvernement pour faire des économies d’énergie entre mai et novembre, encourageant le port de vêtements légers afin de réduire l’utilisation de l’air conditionné. Pourquoi n’adopteraient-elles pas le « Heel Free » (« Sans talons ») en faveur des femmes ?

« Les hommes qui insistent sur le port des talons pour les femmes devraient avoir à porter des talons le temps d’une journée de travail. »

Je suis assez d’accord avec cette boutade d’une ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU, Samantha Power. Et j’espère de tout coeur que le mouvement #KuToo aura un impact positif pour les femmes au Japon.

Vocabulaire, l’essentiel :

– パンプス (panpusu) : de l’anglais pumps, escarpins ou chaussures à talons hauts

就活しゅうかつ (shuukatsu) ou 就職活動しゅうしょくかつどう (shuushokukatsudou) : période de recherche d’emploi (particulièrement pour les étudiants durant leur dernière année d’études)

強制きょうせい する (kyousei suru) : forcer, obliger

制服せいふく (seifuku) : uniforme 

職場しょくば (shokuba) : lieu de travail, bureau

ameliemarieintokyo

Éditeur web basée à Tokyo depuis 2013, travaillant dans la communication et le marketing. Passionnée d'écriture, de nature curieuse et sensible, j'apprécie particulièrement de mettre en scène mon quotidien nippon et de partager mon expérience de la société japonaise.

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6 Commentaires

  1. Répondre

    Holly

    19 mars 2019

    C’est vrai que y a beaucoup d’endroits, partout dans le monde ou pour être « bien habillée pour le travail » le port de talons est obligatoire. Je ne porte pas de talons, mais j’imagine naïvement peut-être que si je devais les hommes de la boite seraient mal à l’aise. Je culmine déjà a 1M82 sans chaussures, alors avec des talons, ils devraient quasi tous lever la tête pour me parler.

    (L’avantage d’être dans les équipes techniques, le dresscode est beaucoup plus lâche.
    Bien que là tout à coup, je viens d’imaginer les chaussures de sécurité, AVEC talons 😀 )

    • ameliemarieintokyo

      22 mars 2019

      Oui, ce n’est sans doute pas spécifique au Japon cette histoire. Je pense notamment qu’en entreprise en France, avoir de jolies chaussures compte beaucoup (c’est un préjugé que j’ai, je l’avoue).

      Wow ! J’ai toujours rêver d’être grande, mais pas mal de copines grandes m’ont confiée que c’était galère côté chaussures (et amour-propre des petit-copains). Je pense qu’au Japon, ce serait délicat de balancer entre respecter la règle des talons et éviter de mettre en boule l’orgueil des collègues masculins…

  2. Répondre

    crisitane

    16 mars 2019

    J’ai toujours porté des talons, mais c’était mon choix. Par contre, il y a quelques années le port du pantalon nous était interdit mais pas la mini-jupe !
    Cela m’a toujours amusée. J’ai bon caractère. Les contraintes s’exercent toujours autant sous des formes différentes. Quand aura-t-on compris que la créativité, la joie de vivre sont plus performantes. Les entreprises y gagneraient, la société aussi et la violence, peut-être, diminuerait.
    Oeuvrons donc, pour plus de respect pour autrui quelque soit le sexe et le rang.
    Amicalement

    • ameliemarieintokyo

      19 mars 2019

      Bonjour ! Merci pour ce commentaire avec lequel je suis entièrement d’accord.

  3. Répondre

    Karine

    15 mars 2019

    He ben heureusement que j’ai pas expatrié au Japon… Je suis pas vraiment dans le « look » usuel que l’on attend d’une femme : jamais de maquillage et jamais de talons… C’est hallucinant ces injonctions sur des détails (parce que oui à ce stade c’est des détails). Meme les dames qui sont à un bureau toute la journée sans voir d’autres gens que leurs collègues? Je comprend l’uniforme dans certains métiers (encore que…) bref mais pas pour toutes les japonaises…

  4. Répondre

    Emilie

    15 mars 2019

    J’ignorais tout de ce sujet, je suis sans voix concernant cette imposition de marcher avec des talons pour les femmes. Le Japon ne m’a jamais paru aussi rétrograde qu’aujourd’hui! Tu nous tiendras au courant de l’évolution du sujet? 🙂

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