Japonaise, sors de ce corps ! Ou l’identité culturelle de l’expatrié

identité culturelle

Dernièrement, au cours de mes interactions avec d’autres étrangers, j’ai réalisé à quel point je m’étais japonisée. Malgré moi. Stupeur et stupéfaction lorsque j’ai compris que non seulement j’avais intégré des habitudes et mimiques nipponnes, mais qu’en plus, je n’arrivais plus à totalement m’en détacher. Finalement, je m’interroge: quelle est mon identité culturelle. C’est grave docteur ?

Lorsque l’on s’expatrie, que devient notre identité culturelle ? Je me suis posée la question après mon année passée au Japon.

Déjà un peu de Japon dans mon thé

Certes je baignais dans la culture japonaise depuis longtemps. Ainsi, je n’étais pas totalement étrangère à beaucoup d’aspects du Japon. Mon cerveau n’est sans doute pas sorti « intact » de mes années passées à dévorer des mangas. J’ai un peu perdu le compte après plusieurs centaines de séries… Deuxièmement, les animes transmettent aussi une certaine image de la vie quotidienne japonaise, des comportements des japonais. En conséquence, j’avais une certaine image de leur manière d’être et leur mode de pensée. Mais bien sûr, tout cela restait terriblement superficiel et du domaine du préjugé.

L’identité culturelle à l’arrivée

Alors que je m’installais au Japon, beaucoup de manières japonaises m’irritaient. C’est le cas du v sur les photos, de l’emphase exagérée dans les conversations ou encore ne pas dire non de manière directe. Qu’on s’entende bien, je ne critique pas les habitudes nipponnes. C’est une étape forcée pour l’expatrié que d’être mis en difficulté par toutes ces différences culturelles quotidiennes quelque soit le pays.

Alors que je discutais dernièrement avec un danois, celui-ci expliquait que, depuis le Japon, il utilisait beaucoup le « ne »(ね). C’est une petite syllabe qui se glisse à la fin d’une phrase, d’insistance ou d’interrogation, ou signifiant encore « je suis attentif à la conversation ». Ce, même lors de ses voyages, retours au pays ou conversations avec des étrangers.

J’ai réalisé cet été que j’avais attrapé cette même habitude. Ainsi j’employais le ね à tout bout de champ sans même l’entendre. Ainsi que le « un » (うん), qui rythme la conversation. Il semble que, sur le plan linguistique, le japonais ait commencé à influencer ma manière de m’exprimer. Que ce soit en anglais ou dans ma langue natale. En prêtant attention à ma parole et en tendant une oreille au moindre gaijin ouvrant la bouche, j’ai fait l’observation que nous avions bien absorbé l’aizuchi. C’est à dire l’utilisation fréquente d’interjection pour témoigner au locuteur de l’attention qui lui est prêtée. Tout cela résultant de la nature même de la langue japonaise.

L’adaptation est progressive et invisible

Durant notre promenade à Nagatoro, nous avons pris beaucoup de photos. Toujours à cogiter sur ces histoires d’adaptation et d’imitation des comportements locaux, je prends conscience que je fais ce fameux « v » par réflexe. Un an auparavant, je jurais mes grands dieux que l’on ne m’y prendrait pas.

Mais ce n’est qu’en guidant mon groupe de français, que j’ai vraiment mesuré l’ampleur des dégâts. Je me suis trouvée mal à l’aise de voir qu’ils ne se mettaient pas en ligne sur les quais, qu’ils parlaient forts et qu’ils envahissaient l’espace des wagons sans trop savoir comment se tenir. Je m’excusais auprès des quelques passagers incommodés d’un rapide sumimasen et d’un hochement de tête, me sentant coupable de ne pas faire en sorte que le groupe soit policé aux normes japonaises. C’est tout à fait normal, en effet, puisque la France est aux antipodes du Japon sur ces questions. Mais de réaliser ce très fort décalage avec mes compatriotes, m’a fait un choc. Je me sentais alors plus japonaise que française.

En discutant du sujet avec des français vivant ici de longue date, j’ai appris alors que je n’étais pas une infâme intolérante, mais que c’était au contraire une opinion assez généralisée: les français – touristes ou de passage, sont pénibles, selon les frenchies vivant au pays du soleil levant.

Japonaise je deviens ?

Au long de cette semaine, à plusieurs reprises j’ai réalisé à quel point j’avais développé une imitation du sentiment communautaire nippon. Mon identité culturelle française s’est un peu mélangée avec des aspects des comportements japonais. J’avais pris sur moi la responsabilité de les accompagner et de les assister, ce quelles que soit mes disponibilités et mes autres occupations. Certes, lorsque vous vivez à l’étranger, vous tendez à aider vos compatriotes plus que vous ne le feriez en France. Néanoins j’ai véritablement senti en moi la nécessité de mettre tout en oeuvre, jusqu’à la dernière heure, pour qu’ils passent un séjour agréable. Ai-je été sensible à l’omotenashi, ce sens de l’hospitalité nippon ?

Par ailleurs c’est en parlant en français, que je me suis senti bête à faire des mimiques et à adopter des gestuelles totalement incongrues pour un natif français. Elles me viennent le plus probablement des dramas que j’ai pu regarder de manière intensive ces derniers mois. Mais aussi de l’influence de mes interactions avec les japonaises. En particulier la manière de dire « non » (1:50).

Nippon ni mauvais.

Enfin, de manière générale ma manière de penser a aussi été influencée depuis que je vis dans l’archipel. Je suis chaque jour un peu plus zen, préférant éviter les conflits. Même si mon bouillonnant caractère latin ressort à l’occasion, je me calme bien plus vite qu’auparavant avec un haussement d’épaule. Rien n’est grave. Je suis aussi plus pragmatique dans mes choix, privilégiant le confort, la rapidité et la simplicité. Quitte à payer plus cher. Et c’est là le choc, les français japonisés trouvant leurs compatriotes radins. Respectueuses des règles, j’ai de moins en moins de facilité à en briser – même si je suis seule témoin. Hormis les passages piétons, mais cela fait partie des gènes français, je ne peux rien contre la génétique.

Aujourd’hui, je me demande comment je réagirai lors de mon retour en France. Aurai-je un choc inversé, brutal et traumatisant. Est-ce qu’au contraire, au fond, mon identité culturelle n’a pas vraiment changé et je reprendrai aussitôt mes anciennes habitudes ? Et vous, qui avez voyagé, ou avez été expatrié, avez-vous senti naître en vous cette nouvelle identité au contact d’une autre culture ?

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10 Commentaires

  1. Répondre

    Alexia

    17 mai 2018

    Je crois que tu décris ce que beaucoup vivent ! En tant qu’expatrié, on finit toujours par assimiler une partie de la culture d’accueil (a moins de s’isoler complètement). Je trouve que c’est une grande richesse – ça montre aussi que l’identité n’est pas quelque chose d’immuable, mais qu’elle peut évoluer.

    • ameliemarieintokyo

      18 mai 2018

      Merci de ce commentaire 🙂 je suis tout à fait d’accord !

  2. Répondre

    Hélène

    8 novembre 2014

    Mais qu’est-ce c’est intéressant ! J’adore cet article et ton blog en général. Merci, c’est très instructif.
    C’est fou le fait que tu te sois sentie mal à l’aise quand ton groupe de français ne se mettait pas en rang sur les quais… et en même temps je comprends !!
    bravo

  3. Répondre

    Anacoluthe Delille

    5 novembre 2014

    Oh, j’ai adoré lire ton article, car je suis assez fascinée par l’ »étrangeté’ japonaise, je veux dire par là ces différences culturelles entre nos deux pays. Si tu le veux bien, j’aimerais beaucoup que tu lises un billet que j’avais écrit sur le Sabre et le Chrysanthème, un livre (que tu connais peut-être ?) écrit par une ethnologue sur la société japonaise… mais en 1945 !! Et donc, je serais vraiment curieuse d’avoir ton avis actualisé sur ce qu’elle décryptait à l’époque…

    Je te mets le lien :

    http://www.anacoluthe.fr/?p=2160

  4. Répondre

    LISA

    5 novembre 2014

    Bonjour,

    je n’ai certes pas eu le temps de me « japoniser », car chaque séjour dépasse rarement une semaine, mais je suis allé au japon très souvent. Et je dois dire, qu’année après année, je trouve, malheureusement, surtout les grandes villes, la France sale et impolie !

    Que dire des aéroports parisiens après 10 jours à Kyoto, ou du métro parisien, ou pire des toilettes publiques… Et, également, je suis choquée ou peut être dérangée, par la présence de plus en plus nombreuses d’étrangers d’origine d’Afrique du Nord, a tel point, que dans certains quartiers de Paris il n’y a plus de Français. Je n’ai jamais vu cela au Japon…

    Chaque retour en France a toujours été mal vécu, et il me faut entre 3 et 4 semaines pour me réadapter. Je n’ai jamais connu ça avec aucun autre pays !?

  5. Répondre

    Tameï

    4 novembre 2014

    Je me retrouve dans ce que tu dis. Les Etats-Unis où je suis restée un an est quand même moins différent culturellement que le Japon mais par exemple aux USA les gens s’excusent pour un rien. Au début ça m’énervait, un gars passait à ma gauche sur le trottoir et s’excusait de m’avoir « doublé ». Et puis je me suis rendue compte que j’ai fini par faire pareil (enfin moins excessivement quand même) et ça a été désagréable de se retrouver parmi les français que te bousculent sans s’excuser.
    La vidéo avec Aaron et Kévin est très sympa.

  6. Répondre

    ifeelblue

    4 novembre 2014

    je pense qu’au bout d’un moment, il y a toujours (et de plus en plus) de choses qui nous choquent quand on rentre dans notre pays d’origine. Je trouve ça positif, quelque part. Ça veut dire qu’on s’intègre bien dans notre pays d’accueil 🙂

  7. Répondre

    frenchynippon

    3 novembre 2014

    Je te comprends tout a fait, je me suis également japonisée que se soit au niveau de la conversation ou de certains comportements ce qui parfois me surprend moi-même… Mais bon, je pense que peu importe le pays ou on s’expatrie, notre pays d’accueil déteindra toujours sur nous. A chaque retour en France, j’ai un choc culturel inversé (je pense même en faire un article), chose qu’on ne découvre qu’après avoir vraiment vécu plusieurs mois à l’étranger. 不思議だもんね^^

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