Je voudrais pas dire, hein, mais on vous avait prévenus.

Lorsque la gouverneur de Tokyo, Yuriko Koike, a annoncé la semaine dernière que Tokyo faisait face à un tournant critique dans le développement de l’épidémie de coronavirus et qu’elle considérait un scénario de confinement possible, nous avons tous poussé un « ouf » de soulagement. Soulagement parce que ENFIN, le pavé était jeté dans la marre du ah non mais tout va bien au Japon (sic) avec une possible ouverture sur des vraies mesures pour protéger la population.

Suivre le confinement de la France tout en vivant dans un pays où les autorités temporisent la gravité de la situation et communiquent comme des balais, c’était – c’est, un truc à devenir dingue. Pour les expat’ de manière générale, ces dernières semaines ont été particulièrement déchirantes, à avoir le pied dans deux mondes aux antipodes l’un de l’autre. Celui de la pandémie qui dévaste les pays les uns après les autres et le Japon, où les gens vont pique-niquer sous les fleurs de cerisiers, comme si le problème Covid-19 se trouvait limité au reste du monde.

Faut pas pousser mémé dans les orties (merde)

Après avoir lu et soupé des articles et commentaires sur « l’exception Japon », en référence à un contrôle apparent de foyers de contamination et faible nombre de cas dans l’archipel, nous (par nous, j’entends les gens informés qui évitons de débiter des stéréotypes) étions à deux doigts de la crise de nerf. Je n’osais même plus cliquer sur les articles de presse française, de peur de lire une énième fois à quel point les japonais sont hygiéniques et obéissants (sic). Ou que « c’est normal, le Japon est une île ». Non, mais vous vous rendez compte du niveau de réflexion pour en arriver à ça ? 

Le moins que l’on puisse dire est que la question a divisé l’opinion, entre une soi-disant exception culturelle, au relent d’orientalisme dans les milieux occidentaux, et une théorie du mensonge d’état. Des semaines durant, au Japon, nous avons vécu comme si la pandémie en développement ne nous touchait pas. Comme si cette histoire de virus ne concernait finalement que le « là-bas », très loin.

– Ohlala Amélie, dis donc la France, 大変ですね (« c’est dur, hein »)

– Ben oui ma bonne dame (… et ça vous pend au nez)

Il faut dire que le gouvernement japonais avait une sacrée pression avec les Jeux Olympiques et Paralympiques de 2020 à Tokyo et une économie mi-molle depuis plusieurs années (coucou les abénomics qui tombent à l’eau). 

Le Japon et les JO : Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire

Alors même que le monde entier traverse un bouleversement sans commune mesure, le gouvernement japonais s’est entêté longtemps sur la question des Jeux Olympiques et Paralympiques. Médaille d’or de l’autruche, catégorie tête dans le sable. 

Il était hors de question de les repousser et encore moins de les tenir sans spectateurs présents sur place. Cet entêtement était déraisonnable aux yeux des Japonais eux-mêmes (les deux tiers estimaient un report nécessaire), alors qu’ils sont plutôt moutonniers, quand il s’agit des décisions de leur gouvernement. 

Dès que la question des JO est tombée sur le tapis international face à la multiplication des foyers de Covid-19 dans le monde, le Japon comme le Comité international olympique, ont adopté la position des singes de la sagesse, icône sacrée asiatique montrant trois singes se cachant une partie différente du visage… Ils incarnent le principe proverbial “Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire”, c’est à dire faire le mal en regardant ailleurs et en feignant l’ignorance. Mizaru qui se cache les yeux, Kikazaru les oreilles et Iwazaru, la bouche. 

Jeux-Olympiques-Trois-Singes - pandémie Covid-19

Comment arrêter la machine ? 

Sans doute, puis-je avoir de la compassion pour le cauchemar que les acteurs des Jeux olympiques traversent et les responsabilités qui pèsent sur leurs épaules. Et si les organisateurs ont estimé qu’il n’était pas nécessaire de se hâter pour prendre une telle décision et que, d’ici juillet, il y avait le temps de voir venir, c’est aussi sans doute parce que la machine bien huilée des préparations était encore en marche. Laisser le grain du doute s’immiscer dans les rouages était perçu, au Japon, comme un risque absolu de décourager toutes les équipes qui, au quotidien, géraient tous les préparatifs…

Et que dire de la préparation mentale et physique des athlètes, des sacrifices qu’ils ont sans doute eu à faire ces quatre dernières années pour être au top de leur condition physique et de leur discipline, afin de décrocher la médaille – et pour certains, sans doute, enfin rendre leur tablier sur une note dorée, argentée ou de bronze ?

Cependant, la volonté de maintenir mordicus les Jeux, du moins en apparence, est apparue indécente aux yeux de beaucoup face à la pandémie.

Cette obstination m’a fait penser au gaman, ce concept japonais qui vient du bouddhisme. Ce mot peut se traduire par “patience, persévérance, endurance”, mais aussi “abnégation”. Être capable de gaman signifie avoir un seuil de tolérance élevé à la douleur et aux difficultés… Ainsi, le comportement des Japonais lors de catastrophes majeures tient de cette endurance, très proche du silence héroïque récompensé par la fierté secrète de son sacrifice. 

Mais si le Japon est prêt à faire face à l’adversité comme il a toujours su si bien le faire face aux tremblements de terre, tsunamis et typhons, l’implication internationale de la manifestation a certainement rendu caduque le gaman. Ce qu’une partie de la population et des organisations sportives semble avoir compris avant le gouvernement (et le comité). De manière générale, hein, avec une pandémie sur le tapis, le reste du monde avait d’autres chats à fouetter. 

Une théorie plus terre à terre…

Néanmoins, je dois aussi dire que cet « optimisme » du gouvernement japonais pour le maintien d’un projet considéré comme intenable par beaucoup peut être mis sur l’importance pour le pays hôte de ne pas perdre la face… et payer chèrement une demande de report ou d’annulation.

En somme, les Japonais attendaient donc aussi que le Comité international olympique remette en cause l’organisation des Jeux cette année le premier…  Afin d’éviter toute forme de sanctions financières découlant du contrat passé entre la ville et le comité.

On peut remercier l’annonce fracassante du retrait des athlètes canadiens, suivis des Australiens, pour précipiter la remise en question tant attendue du Comité et des organisateurs japonais. Shinzo Abe, jusqu’alors inflexible en apparence, s’est incliné et a admis en gardant la face qu’un report était inévitable. Bien que les JO garderont leur nom – Tokyo 2020 – ils auront lieu en 2021, à partir du 23 juillet. Un problème de réglé. Un. 

Les JO sont reportés et, coïncidence malheureuse, Tokyo devient THE foyer de l’épidémie au Japon

Et BAM. Nous avions des doutes quant à un soit-disant contrôle de la situation, les voilà (malheureusement) confirmés.

Face à la recrudescence des cas dans l’archipel ces derniers jours, l’argument d’une culture de la propreté et d’une population “policée” est tombé à l’eau. Rationnelle, je doute fortement que les autorités japonaises aient caché des informations au public. La théorie du complot d’état, très peu pour moi. L’explication la plus complète que j’ai pu lire est sur Medium (en anglais) : The Curious Case of Japan In The COVID Times: Where It All Went Wrong For The Abe Administration

Je jette volontiers la pierre au gouvernement japonais (voire une météorite), parce que merde. Dans un pays où 25% de la population a plus de 65 ans, jouer la carte du « minimum » face à un virus, c’est prendre le risque de le laisser se développer tranquille bilou dans la nature jusqu’à l’explosion fatale. 

Mais je dois aussi reconnaître que les autorités ont fait face à un problème de droit.

Sans entrer dans les détails, je ne suis ni spécialiste, ni journaliste, il semble que légalement, le gouvernement japonais ne pouvait guère imposer les mesures drastiques qui auraient pu, mises en place assez tôt, nous éviter la débâcle imminente. En cata, ils ont récemment fait passer une loi pour déclarer l’état d’urgence – ce qui permettrait par exemple de confiner Tokyo. Enfin, me direz-vous. 

Sauf que le premier ministre Abe Shinzo traîne encore des pieds. Nous n’avons pas encore atteint le seuil critique pour mettre le pays en état d’alerte. Ce malgré la saturation des hôpitaux de Tokyo, Osaka, Kanagawa, Aochi et Hyogo. Un panel d’expert évoque un risque que le système de santé japonais s’effondre. 

La gouverneur de Tokyo, elle aussi, semble penser que la situation est bien plus grave que le cabinet du premier ministre ne semble l’admettre. C’est sans doute avec frustration de ne pouvoir faire plus qu’elle invite les habitants de la capitale du Japon, à éviter toute sortie non essentielle.

Nous avons enchaîné pas mal de conférences de presse d’urgence ces derniers jours, mais celles-ci n’ont pas servi à grand chose…

Les trois “mitsu” à éviter pour choper un virus en pleine pandémie.

Je peux parfaitement imaginer la salle remplie d’experts (des hommes principalement, parce que Japon et 121ème place dans l’égalité homme-femme oblige) s’auto congratulant pour avoir trouvé THE stratégie de communication du siècle.

Mitsu vient du kanji 密 qui veut dire “clos” ou encore “intime”, bref une idée de proximité et de confinement. À partir de ce kanji, ils ont inventé 3 expressions clés : 

密閉空間 : lieu confiné

密集場所 : lieu bondé

密接場面 : contact proche

« [#Attention] Nous avons fournis des flyers sur la prévention de la contamination au #NouveauCoronavirus. Évitez les trois  “密” que sont les “espaces confinés”, “les espaces bondés”, “les contacts proches avec les autres”. 

Vous pouvez télécharger le flyer ici. Vous êtes libre de l’imprimer et de l’utiliser, partagez avec vos proches▼ »

… Avec dans l’idée d’expliquer que c’était là d’importants facteurs de risque de transmission du virus. Un message peu clair, car beaucoup de japonais en ont fait la lecture suivante : tant que les trois facteurs ne sont pas réunis… “Je suis à l’abri !”. Certains ont par exemple avancé « qu’ouvrir une fenêtre » et « se tenir à 1 mètre les uns des autres » suffisait parfaitement à faire revenir les employés au bureau. 

Conséquence de quoi, l’attention s’est fortement relâchée au mois de mars avec un retour des gens dans les lieux publics. 

Le scénario d’un confinement de Tokyo a réveillé les consciences. 

En évoquant pour la première fois et très sérieusement un possible confinement de la ville de Tokyo, Yuriko Koike a fait prendre conscience à beaucoup de japonais qu’une épidémie dans la capitale était un scénario sur la table. 

Les japonais se sont alors rués dans les magasins et ont dévalisé les rayons malgré les appels à la modération – un problème récurrent après chaque conférence de presse organisée en urgence. Le gouvernement tente en vain de rassurer les japonais en recommandant de n’acheter que ce dont ils ont besoin. Mais la phobie du manque l’emporte sur la raison de beaucoup ces dernières semaines (si vous voyez du PQ faite-moi signe en commentaire, je n’en ai plus vu en magasin depuis début mars). 

Fort heureusement, magasins dévalisés mis à part, les diverses statistiques communiquées par la presse semblent confirmer que les tokyoïtes ont entendu l’appel de leur gouverneure. Une grande partie de la population a du moins évité les transports et les magasins. 

Ainsi le métro de Tokyo a constaté une baisse de fréquentation de 70% et 80% samedi et dimanche, tandis que les boutiques ont noté une baisse de leur clientèle de 67% et 78% ces deux journées. Il faut dire qu’avec la fermeture des parcs, des salles de sport, des musées et cinémas, mais aussi de la chaîne de café Starbucks et de certains grands magasins, les tokyoïtes n’ont pas forcément de raison de mettre le pied dehors.

Coïncidence ? La météo exceptionnelle de ce premier weekend « confinés » a donné un fort coup de pouce à la stratégie de Yuriko Koike de faire rester les gens chez eux.

Cela faisait 32 ans qu’il n’avait pas neigé à Tokyo après la floraison des fleurs de cerisiers. À croire que la gouverneure de la capitale du Japon a des pouvoirs cachés…

Yuriko Koike - Covid-19 pandémie

À l’heure où j’écris ces lignes, l’état d’urgence n’a pas (encore ?) été déclaré au Japon.

Ce au grand dam de la gouverneure de Tokyo dont la conférence de presse organisée en urgence lundi soir, a tourné au fiasco tant elle était vide de sens. Conséquence de quoi, les rumeurs de tensions au sein de la classe politique japonaise sur l’état d’urgence et un possible confinement de Tokyo se multiplient sur les réseaux. En attendant, Yuriko Koike se contente d’inviter les habitants à ne pas sortir le soir et le weekend. Car c’est bien connu, le virus ne s’attrape pas de 8 à 5…  

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10 Commentaires

  1. Répondre

    mlsre

    7 avril 2020

    Hello! Je suis fortement étonnée de lire tout ça… Déjà parce que vu d’Europe, on avait très peu d’info sur le Japon, mais il faut bien dire que vu nos situations nationales, ça éclipse un peu les autres pays (en tout cas, c’est comme ça que je le ressens en Belgique. Aux infos : Belgique Belgique Belgique. Europe. Ah et maintenant, USA…. Asie, presque rien….). Mais aussi car tes articles précédents parlaient du télétravail mis en place rapidement, je me disais, wow ça a été bien pris en charge tout de suite au Japon, tout va bien, tout ça tout ça… Et puis bin en fait, non. C’est tout de même étonnant cette politique de l’autruche. Ou alors c’est moi qui me faisait encore bien des idées (erronées) sur le Japon.

    Bref, je vois que c’est pas mieux par là bas. Je ne sais pas si un gouvernement/un pays est plus à blamer qu’un autre… On a aussi pas mal à dire sur la gestion Belge et je suppose idem pour tout Français, Italien ou Espagnol…

    On est vraiment dans une crise sans précédent. Espérons que nos « politiques » de confinement commencent à porter leur fruit. Bon courage à tous et restons prudents!

  2. Répondre

    Koalisa

    4 avril 2020

    J’ai une amie japonaise à Tokyo qui me disait que tout allait bien , vive les J.O etc, je trouvais ça bizarre aussi !

  3. Répondre

    vie de herisson

    4 avril 2020

    Merci pour cet article qui analyse parfaitement la situation actuelle. Je suis effrayée par le manque de mesures prises par le gouvernement. Malheureusement, sans mesures coercitives, la majorité de la population continuera à sortir et à socialiser même si cela a lieu hors des restaurants and co.

  4. Répondre

    Jojo

    3 avril 2020

    Merci pour cette vision très française de la situation!…

  5. Répondre

    Raf

    3 avril 2020

    Salut Amélie, merci pour le rendu réaliste de la situation. J’ajouterais que la mort de Shimura Ken en seulement 4 jours a aussi éveillée les consciences.

    • ameliemarieintokyo

      3 avril 2020

      Merci d’être passé par ici ! En effet, son décès a ébranlé la confiance des japonais.

  6. Répondre

    Crisitane

    3 avril 2020

    Et moi qui croyais que vous étiez à l’abri. J’ai des amis loin de Tokyo et j’espère que la pandémie sera vaincue avant qu’elle ne touche tout l’arrière pays. Prends bien soin de toi !

    • ameliemarieintokyo

      3 avril 2020

      Je crains que face à la pandémie, aucun pays ne soit véritablement à l’abri. Reste à espérer que nous en maitrisions la progression pour éviter la catastrophe sanitaire.
      Merci et toi aussi !

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