Face aux diverses réactions suscitées par une émission télévisée japonaise, durant laquelle un célèbre comédien a fait du niveau de japonais des étrangers un sujet comique, j'ai eu envie de réagir moi aussi.

Sur le coup, je n’ai pas su quoi en penser. Mais plus je retournais le sujet dans ma tête, plus j’ai eu envie de partager mon opinion sur ce moment d’humour douteux passé à la télévision japonaise.

C’est mon mari qui le premier, m’a envoyé via Twitter l’extrait dont il est question ici. 

Durant l’émission Nakai no Mado (ナカイの窓) du 27 février dernier, le chanteur et présentateur Masahiro Nakai se moque avec hilarité du niveau de japonais d’un employé étranger. Si les invités sont écroulés de rire, sa petite blague, elle, a fait s’étrangler plus d’un japonais sur les réseaux sociaux. 

 

コンビニで働く外国人の店員さんの日本語、少し間違えるだけで笑われちゃう(´-ω-`) 自分が英語やスペイン語を使って働いてる時にこう馬鹿にされたら、トラウマになりそうだなあ。 ノンネイティブが完璧に話すのって本当に難しいことなんだけどなあ。

« Ils rient d’une petite faute de japonais d’un employé étranger de convenience store. Si l’on se moquait de moi lorsque je travaille en anglais ou en espagnol, je crois que cela me traumatiserait. C’est vraiment très difficile de parler parfaitement lorsque ce n’est pas notre langue maternelle. »

Une histoire… de mauvais goût.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Masahiro Nakai ne fait guère dans la finesse et les autres présentateurs ne valent pas mieux.

« 外国人の研修生、最近なんか増えてるのよ。一万円札渡して、で、お釣りを千円札でほしかったんです。で、『お釣り千円で』って言ったら、『なんですか?』って言うから、『釣り千円で』って言ったら『ずりせんですか?』(と返ってきた)。『釣り千円で』って言ったら、『ずりせんですか? ちょっとすいません。店長さん、店長さん。ずりせん。ずりせん。なんですか?』って言ってた。 »

« Récemment, les stagiaires étrangers sont de plus en plus nombreux, n’est-ce pas. Alors que je donnais un billet de 10,000 yen, je voulais qu’il me rende la monnaie en billet de 1000. – Rendez-moi la monnaie en billet de 1000 yen, – Pardon ? – Monnaie-en-billet-de-mille – Masturbation… ? Excusez-moi… Patron, patron, qu’est-ce que « masturbation » ? ».

En japonais, demander la « monnaie en billets de mille » (釣り千円) se confond facilement avec ずりせん le verlan de せんずり, « masturbation », les deux prononciations étant proches.

Déjà, passons sur le fait que les japonais adorent l’humour ayant trait aux organes génitaux et aux besoins physiologiques du corps. Ce n’est pas ma tasse de thé, mais soit, tous les goûts sont dans la nature.

Cependant, on est loin des blagues caca, pipi, prout et des comédiens à moitié à poil qu’est capable de nous sortir la télévision japonaise. Si de prime abord, vous trouveriez cette histoire relativement inoffensive, l’enjeu derrière ces quelques minutes d’écran est suffisamment important pour provoquer un débat chez les japonais. 

Oui, dans l’absolu, nous pouvons rire de tout… 

L’humour est un formidable outil de communication, c’est vrai. Je suis la première à rire de mes bourdes en japonais. D’ailleurs, j’en fais des vertes et des pas mûres, la classique étant ma confusion 反対 (hantai, « je suis contre ») versus 変態 (hentai, « je suis perverse »).

J’ai aussi déclaré à mes beaux parents que j’avais très envie de leur fils, vous savez, en mode sport de chambre, au lieu de dire que je souhaitais être avec lui toute ma vie. Oups.  

Je me moque gentiment de mon mari lorsqu’il me sort « j’ai mal à mon tampon » (en réalité tympan), les voyelles nasales étant difficiles à distinguer pour les japonais. Il ne s’en offusque pas outre mesure et me rend bien la pareil.

Nous pouvons rire de nous en classe, avec nos professeurs, au bureau avec nos collègues, ou même en ligne, à nos risques et périls cette fois, car le public est bien plus vaste. 

… Mais la frontière entre humour et moquerie est subtile.

Nous ne pouvons pas nécessairement nous permettre de rire de n’importe quel sujet selon notre position dans la société

Ici, je ne vous parle pas de la sensibilité qui nous est propre, mais bien de ce rapport dominant (ou majorité) – dominé (ou minorité) qui fait que l’humour devient alors une arme lorsqu’employé par le premier groupe à l’égard du second.

Ainsi lorsqu’une célébrité – apparemment l’une des mieux payées du Japon, à l’antenne, se moque d’un malheureux employé payé trois francs six sous, alors qu’il a appris une langue étrangère pour prendre un boulot que les japonais ne veulent pas faire… Non, ça n’est ni drôle, ni pertinent, et je suis contente de cette vague de réactions indignées de japonais

 

日本語レベルが高い外国人でも、「お釣り」は知ってるけど「釣り銭」は知らない人が多いみたい。 お笑い番組だから笑いを取るためかもしれないけど、少し間違えたからって馬鹿にするのは、日本語を勉強してる外国の人が見たら、絶対に良い気持ちはしないと思う。 外国語を現地で勉強したら分かるはず

« Les étrangers, même avec un niveau élevé de japonais, savent comment dire monnaie (otsuri), mais beaucoup ignorent le mot faire de la monnaie (otsurisen). C’est une émission de divertissement, donc sans doute pour faire rire, mais je pense que si les étrangers qui apprennent le japonais voient ce programme se moquant d’une petite faute, ils n’auront pas le coeur à rire. N’importe qui, qui étudie une langue étrangère, le comprendrait ». 

Mon mari était en rage, littéralement, après avoir vu ce passage. Il est plus à même de discerner dans cet « humour de merde » (je le cite) la condescendance et le mépris à l’égard des étrangers venus de pays pauvres d’Asie centrale ou du sud est. Les japonais, et c’est là une généralisation parce que cela se ressent au quotidien, ont gardé des traces d’un complexe de supériorité à l’égard des autres nations de l’Asie. Traces ravivées par le populisme que nous sort l’extrême droite à toutes les sauces.

La situation des employés étrangers ne donne guère envie de rire.

N’oublions pas aussi que le Japon n’est pas un fervent défenseur des droits de l’homme sur son territoire. 

Le pays a notamment instauré un programme de (soi-disant) stage de formation technique, largement détourné pour faire venir de la main d’oeuvre peu qualifiée, considéré comme une forme d’esclavage moderne. Quand ce ne sont pas les stagiaires, ce sont les étudiants qui s’endettent avec l’espoir de pouvoir gagner plus d’argent en bossant d’arrache pied en parallèle de leurs classes. Là encore, un détournement moche du système pour pallier au manque de main d’oeuvre (pssst : Global Slavery Index).

Une partie des étrangers en usine, en supérette ou aux ménages sont exploités, voire abusés. Et quand ils ne sont pas payés du tout (pourquoi bon, après tout ?) ils sont payés des cacahuètes. Malgré ces conditions, ils travaillent avec sérieux et maîtrisent le japonais mieux que je ne le pourrais jamais. 

Donc, non, l’histoire « drôle » de Masahiro Nakai n’est pas anodine. 

Beaucoup de commentateurs considèrent honteux et petit de se moquer ainsi de personnes qui font l’effort de changer de pays, d’apprendre la langue et d’y travailler. Le mot qui revient le plus est « le respect » qui leur est dû. Et plutôt que de se moquer, certains pointent du doigt qu’expliquer et enseigner serait bien plus profitable pour tout le monde. 

 

こんな差別的な内容が放送されていたのが衝撃です。 私はコンビニで働いていましたが、品出し、レジ、チャージ、宅配の受付、発注など複雑でそれを覚えるのは日本人でも大変です。 バイトしながら日本の大学への入学など目標を持って来日され真面目に働いている外国人の方に対しての冒涜ですね。

« Je trouve choquant que ce contenu discriminatoire ait été diffusé. Je travaillais en convenience store et même pour les japonais c’est très difficile de se rappeler comment gérer les stocks, la caisse, les rechargements, les livraisons et autres tâches complexes. C’est lamentable à l’égard de tous ceux, qui venus au Japon avec l’objectif d’entrer en université, travaillent sérieusement à mi-temps. »

Les japonais ayant travaillé à l’étranger font aussi remarquer à quel point communiquer dans une autre langue au travail est éprouvant. Personne n’est à l’abri d’une erreur. 

Finalement, la conclusion de cet article frappe juste :  

日本語がカタコトな外国人たちは、母国語がペラペラなのは当然。日本語以外しゃべれないだろう芸能人たちが、そういった外国人をバカにするのは滑稽だ。

« Les étrangers qui parlent mal japonais ont évidemment la maitrise de leur langue maternelle. Ce qui est comique, ce sont ces présentateurs qui se moquent de ces étrangers, alors qu’eux mêmes ne sont sans doute pas capables de parler une autre langue que le japonais. »

Certes, certains trouvent cela drôle.

Bien sûr, des japonais et des étrangers ont aussi fait remarquer que cela ne prêtait pas à conséquence et que, quelque soit le pays, les moqueries à l’égard des apprenants existent. Sans doute, cela est normal. Nous avons tous des causes pour lesquelles nous sommes plus sensibilisés que les autres. D’où l’intérêt d’en parler et de réfléchir.

Sur le premier point, je suis en désaccord complet. Dans un pays où le racisme décomplexé a le droit de manifester, ce genre d’humour ne fait que renforcer l’idée que l’on peut ouvertement se moquer des étrangers sans que cela ne gêne personne. La télévision japonaise ne brille pas par son ouverture sur le monde et son recul sur le racisme.

Sur le second point, c’est tout à fait vrai que dans toutes les cultures nous retrouvons des blagues et des moqueries à l’égard des étrangers qui apprennent une langue étrangère. Cependant, ce n’est pas parce que les américains se moquent de l’anglais des japonais que c’est normal. Et que les japonais ont de facto le droit de faire de même.

Encore une fois, il s’agit aussi de se replacer dans le contexte. Se faire charrier par un collègue idiot parce que nous n’arrivons pas à prononcer un mot correctement n’a pas le même impact social qu’une célébrité qui rit d’un caissier. 

Et le franponais, alors… ?

J’en parle parce que la question du mauvais usage d’une langue étrangère sur des produits, vitrines ou vêtements, et les moqueries qui en découlent est aussi venue sur le tapis.

Personnellement, je crois que le sujet n’a rien à voir à la choucroute. Dans le cas de la conception d’un produit, un choix conscient a été fait de ne pas vérifier dans un dictionnaire ou auprès d’un natif. Et la moquerie qui en découle a pour objet l’objet lui-même plutôt que le créateur peu soucieux de vérifier le sens et l’orthographe des mots.

C’est en somme, ce qu’explique cette réaction ci-dessous.

 

違いますね。こういうTシャツはデザイナーが辞書も引かずに使って失敗し、それをまた調べる事なく着て失敗した「勉強不足の結果の大失敗」で、バイトの外国人の日本語の間違いは「勉強していても外国語の習得中にはどうしても避けられない種類の些細なミス」です。一緒にしてはいけません。

« C’est différent. Dans ce cas-ci, il s’agit d’une grossière erreur résultant d’un manque d’étude. La première erreur est d’employer un design sans vérifier le dictionnaire, tandis que la seconde est celle de l’acheteur qui ne se renseigne pas. Dans le cas de cet employé étranger qui travaille à mi-temps, c’est une erreur triviale, de ces erreurs qui ne peuvent être évitées quoi que l’on fasse durant l’apprentissage. Ne les mettez pas dans le même panier. »

Pardonnez-moi si cet article semble épidermique et maladroit.

Plus j’ai revu cet extrait vidéo pour cet article plus je me suis mis à bouillonner de colère (en japonais, 腹が立つ, hara ga tatsu). Le ton, les blagues idiotes, l’inconscience nulle de ces présentateurs est navrant.

Je déborde d’admiration pour tous ces jeunes étrangers qui débarquent, parfois endettés jusqu’au cou, pour étudier, travailler et avoir l’espoir d’une vie meilleure. Ils méritent bien mieux que la moquerie creuse d’un présentateur has been.

 

Que pensez-vous de ce sujet ? Pensez-vous que ce genre d’humour a sa place ? N’hésitez pas à en discuter en commentaire ci-dessous.

 

 

ameliemarieintokyo

Éditeur web basée à Tokyo depuis 2013, travaillant dans la communication et le marketing. Passionnée d'écriture, de nature curieuse et sensible, j'apprécie particulièrement de mettre en scène mon quotidien nippon et de partager mon expérience de la société japonaise.

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11 Commentaires

  1. Répondre

    Béné no Fukuoka !

    6 mars 2019

    C’est du typique Nakai no mado quoi… Sans doute une des émissions les plus stupides de l’antenne japonaise. Je ne savais pas qu’elle était encore diffusée.

    • ameliemarieintokyo

      8 mars 2019

      Merci ! Je ne connaissais pas du tout l’émission mais ce que tu en dis ne m’étonne pas du coup.

  2. Répondre

    Camille Delbart

    5 mars 2019

    Moi qui fait beaucoup d’efforts pour apprendre la langue et qui suis assez sensible, ce genre d’attitude me blesserai vraiment! Je partage clairement cette opinion sur la différence entre humour et moquerie, cette absence de conscience de la part de « l’humoriste »démontre d’un réel manque d’empathie… Ceci dit, la réaction outrée d’un grand nombre de japonais est rassurante!

  3. Répondre

    geppu

    5 mars 2019

    Bon article, il serait également bon de noter que nombreux étrangers sont décédés dus à des conditions de travail ignobles. Un problème qui ne fait pas assez de bruit au Japon. D’ailleurs dans le podcast de G, je crois qu’ils en ont parlé avec le « concept » de 3K.

    • ameliemarieintokyo

      8 mars 2019

      En effet, des cas de décès dûs aux conditions de travail ont été recensés et bien que cela a entraîné des critiques, le gouvernement n’a pas encore bougé sur la question.

  4. Répondre

    Emilie

    5 mars 2019

    Encore un comportement bien inadapté vis-à-vis de la différence…mais quand je vois qu’en France, il y a Cyril Hanouna, je me verrais mal dire que le Japon est pire… je suis juste atterrée que des gens regarde ce type d’émission -_-

    • ameliemarieintokyo

      8 mars 2019

      Je suis bien d’accord (et c’est en effet dans la même veine d’humour, donc vraiment nul!).

  5. Répondre

    Joanna

    4 mars 2019

    Je vois aussi cela comme de la méchanceté gratuite et de l’humour lourdingue bien gras pour capter l’audimat…. Ma première réaction a été : » Et il parle anglais ce tocard ? » (le présentateur)…..

    • ameliemarieintokyo

      8 mars 2019

      Ce serait bien envoyé !

  6. Répondre

    tetoy

    4 mars 2019

    Pour moi c’est de la méchanceté gratuite et surtout facile.
    Il est toujours plus facile de se moquer que de prendre le temps de comprendre les autres et de les aider.

    • ameliemarieintokyo

      8 mars 2019

      C’est tout à fait ça !

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