Être métisse au Japon ou « half »

La question de la double nationalité ne se pose pas au Japon. À leur majorité, les enfants de couples binationaux devront choisir la nationalité qu’ils souhaitent garder: japonaise ou européenne, américaine… Mais leur apparence de métisse, ils ne pourront jamais la « choisir ». Ils seront aux yeux des japonais, des « half ». Des « moitiés ».

Est-ce facile d’être hafu – half, au Japon ? Je n’en suis pas certaine.

Nous parlons bien d’un pays où, s’intégrer passe par la similarité, l’uniforme, l’obéissance aux règles. Les cheveux afros ou colorés sont difficilement tolérés dans certaines écoles. Que feriez-vous si on demandait à votre tête « blonde » d’arrêter de se décolorer les cheveux, parce que c’est interdit ? De se les colorer parce que même s’ils sont blonds naturellement, cela va à l’encontre du règlement scolaire ? Et si votre enfant souffrait de rejet ou d’ijime (harcèlement) de par sa différence ? Car être hafu entraîne forcement des réactions soit d’attirance, soit de rejet. Dans tous les cas, je me demande si le half a une vraie chance de s’intégrer à la société japonaise en tant que « japonais ».

Pour certains, être half est plus un stigma qu’une chance …

C’est ce que cette vidéo nous enseigne. L’auteur explique à son public qu’il n’est jamais accepté comme un « japonais » normal. Que l’on doute de ses capacités linguistiques – comme pour les étrangers parlant tout à fait japonais, et qu’on lui tend des menus en anglais. Son nom ne tient pas dans les cases des devoirs scolaires et est bien souvent incompris, tandis que les origines de ses parents sont sources de curiosités.

« Où es-tu né ? Michigan. »
« … Où tes parents sont nés ? Ma mère est japonaise« .
« Aaaah !« 

« Tu n’as pas l’air japonaise. Tu n’as pas l’air blanche. Tu n’as pas l’air noire… Oh, j’étais sûr que tu étais mexicaine !« .

Un documentaire « Hafu » (Half dans la prononciation japonaise) explore la vie des familles biculturelles vivant au Japon. Pouvoir aborder ce sujet dans la société japonaise, le rendre visible, c’est un signe de progrès. Mais il y a encore du chemin à faire.

Père: « Coche la case qui indique caucasien »
Moi: « Vraiment ? Je ne savais pas parce que je ne suis pas tout à fait caucasienne. Maman ne compte pas ? »
Père: « La race de l’enfant est déterminée par le père« .

Je ne peux que citer ce beau passage écrit par SUSAN MIYAGI HAMAKER, en réaction à ce documentaire qui la touche particulièrement.

« Pourtant, je partage la frustration de Sophia, lorsqu’elle remarque que, « même si vous êtes à moitié japonais, vous n’êtes pas vraiment japonais ». Dans le fond, les hafus mis en avant veulent faire partie d’une communauté et être accepté. Être hafu est une bataille, en soi et au sein de la société. Cela va bien plus loin que de cocher une case qui vous définit. Le conseil de Fusae pour le Japon est essentiel pour n’importe quel pays ou individu: « Au lieu de ne pas aimer ce qui est différent, l’accueillir et apprendre de lui rend la vie bien plus riche ». Durant le visionnage, beaucoup de mes compagnons hafu ont passé les 87 minutes à hocher leurs têtes, trouvant des liens avec tous ceux qui apparaissent dans le documentaire. Hafu nous force à ouvrir les yeux sur ce que nous sommes, peu importe nos ethnies, peu importe quelle base nous avons coché en CM1″.

Dernièrement, la sélection d’une hafu comme représentante du Japon au concours de miss Univers suscite la controverse. Une hafu – née, élevée au Japon, aux racines japonaise – peut elle représenter le Japon ?

 

ameliemarieintokyo

Éditeur web basée à Tokyo depuis 2013, travaillant dans la communication et le marketing. Passionnée d'écriture, de nature curieuse et sensible, j'apprécie particulièrement de mettre en scène mon quotidien nippon et de partager mon expérience de la société japonaise.

17 décembre 2014

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9 Commentaires

  1. Répondre

    Futur mama

    6 novembre 2015

    Je suis enceinte d’un futur hafu. Je suis Française vivant en Suisse et mon compagnon est Japonais vivant en Suisse, ce qui fait une triple culture à apporter à l’enfant (ce qui je trouve est une grande richesse). Pour le moment, nous n’avons pas de préoccupations particulières. Le prénom de ma graine sera japonais, son deuxième prénom français (et son nom de famille japonais). Il vivra sûrement en Suisse, mais si l’envie lui prenait de partir pour le Japon, son prénom l’aidera peut-être à se faire accepter.
    Ma belle-famille est très heureuse à l’idée d’accueillir le premier métisse de leur famille et je n’ai ressentis aucun préjugé ou réticence. On verra par la suite, mais si effectivement, il reste vivre en Europe, je ne me fais aucun soucis pour lui.

  2. Répondre

    Kenza

    17 décembre 2014

    C’est très intéressant…. et si tu as des enfants avec ton mari, comment tu envisages tout cela ?

    • ameliemarieintokyo

      17 décembre 2014

      Merci. Eh bien c’est assez compliqué en fait. On y cogite régulièrement. Mon mari est (plus que) réticent à élever nos enfants au Japon, et en particulier dans le système scolaire japonais, qu’il déteste par dessus tout (il a arrêté l’école à 16 ans). Ce qu’il m’en dit me terrifie d’ailleurs. Il n’a même pas forcément envie que nos enfants apprennent le japonais.

      Il a eu des amis « half » (japonais / américain), car il trainait à côté de la base américaine, et a vu à quel point ils pouvaient être rejetés par les autres enfants, le système scolaire voir même les parents des camarades.

      C’est aussi difficile pour le prénom. Comment concilier deux cultures assez éloignées, et trouver un prénom commun (il en existe de très rare, comme « Mari » qui peut passer pour « Marie »). Parfois, on en rigole, parce qu’il aurait envie de donner un prénom complètement déconnecté de nos deux cultures (hormis le fait qu’on en apprécie la sonorité, le sens etc.). Je pense qu’au final, on choisirait sans doute à sonorité asiatique, mais à la condition que ça passe bien en français. Ou éventuellement un prénom plutôt anglophone, qui ne surprendrait pas les deux groupes culturels.

  3. Répondre

    Madame Ananas

    17 décembre 2014

    C’est fou ça…. C’est quand meme très conservateur comme pays! Le fait de se demander s’ils parlent bien japonais ou s’il faut leur parler anglais est dingue!

    • ameliemarieintokyo

      17 décembre 2014

      En effet. Dans la culture populaire (manga / anime) on retrouve très régulièrement le paradoxe « attirance / rejet ». Le « half » est toujours vu comme un être séduisant (la différence physique par exemple), mais aussi repoussant (on ne le considérera jamais comme un japonais, en fait. On l’appellera toujours le « half », en se demandant s’il connait vraiment la culture japonaise). C’est en effet assez conservateur, mais je suppose qu’il faut se replacer dans le contexte d’une culture qui a été isolée longtemps, sur une île x).

  4. Répondre

    Béné

    16 décembre 2014

    Ils ont une position qui n’est pas facile mais je pense que les cas dépendent beaucoup du faciès (occidental ou plus japonais), du nom et du lieu de vie. Pour le nom si on a l’intention d’élever l’enfant au Japon le mieux est je pense lui donner un nom japonais et non en katakana.

    Je me demande si tous les halfs de la télé n’ont pas participé à la construction de ce case « half »…

    • ameliemarieintokyo

      16 décembre 2014

      Concernant les réactions « immédiates », effectivement le faciès joue un rôle important, et je crois que selon la vie en ville / à la campagne, un enfant half ne vivra pas la même expérience.

      Je ne saurai trop dire concernant la télévision. La binationalité n’est évidente nulle part, au final. Simplement les japonais ont trouvé une expression convenant au contexte (mais que je trouve dans le fond choquante, car elle implique finalement qu’on ne puisse être tout entier et japonais et français, par exemple).

      Quant au nom, je crois que ça appartient aux parents ^^, je ne sais pas s’il y a un choix plus valide que l’autre. Pour moi, clairement, même si on vivait au Japon, je ne lui donnerai pas forcément un prénom japonais. Avoir un prénom français ne devrait pas lui ôter son « droit » à être japonais, n’en plaise aux puristes nippons les plus frappés ! Les mentalités changeront forcément, avec l’augmentation statistiques de la mixité :p.

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