Depuis la médiatisation du coronavirus 2019-nCov, pas une journée ne se passe sans un nouveau décompte des victimes et des malades et un point sur la propagation du virus à l'échelle mondiale. Dans mon entreprise, la direction a opté pour une mesure assez radicale : télétravail pour tous les employés dont la présence au bureau n'est pas indispensable.

J’ai pour règle sacrée de ne jamais consulter ma boite mail professionnelle en dehors de mes heures de bureau. Certainement une bonne habitude… Mais qui n’est pas sans inconvénient !

C’est ainsi que, lundi 27 janvier, je suis arrivée tôt au bureau pour découvrir que j’aurais pu rester bien au chaud chez moi ce matin là.

La veille, notre administrateur avait adressé un email à tous les employés, nous invitant à « rester chez nous si notre présence au bureau n’est pas indispensable » et ce, « jusqu’à mercredi ».

Traduction : télétravail autorisé jusqu’à nouvel ordre. Les autorités japonaises venaient de recenser plusieurs cas de personnes infectées par le coronavirus 2019-nCov faisant du Japon un possible foyer de contagion. 

Le contexte de cette décision est inquiétant et j’espère que nous ne nous dirigeons pas vers un scénario catastrophe. Mais l’occasion de télétravailler est pour moi une bouffée d’air bienvenue. 

Le télétravail, bon pour ma santé (mentale). 

Ces dernières années, après beaucoup de lectures et d’introspection, j’ai réalisé que je suis une hypersensible empathique. Une véritable prise de conscience qui m’a permis de beaucoup mieux me comprendre (notamment mes insomnies) et de comprendre mes réactions, en particulier au travail. Je remercie Amélie, d’ailleurs, avec qui j’ai beaucoup discuté du sujet et qui a eu la patience de m’écouter. 

En quelques mots, je n’ai pas de filtres pour me protéger de mon environnement. Être hypersensible a ses avantages et une force pour moi. Je ne suis jamais à cours d’idées, j’adore créer et j’ai une bonne intuition, utile dans mon travail. Mais voilà, à la fin d’une journée, je suis en surcharge émotionnelle. C’est un épuisement d’une part causé par mon environnement : la qualité de l’éclairage, les bruits, les courants d’air, les odeurs (notamment de nourriture).

Mais aussi par les personnes avec lesquelles je suis. Car je ressens et lis malgré moi les émotions des autres. Pas de méprise cependant, j’adore travailler avec une équipe et je suis sociable. Mais des horaires classiques de bureau au Japon ne me laissent pas assez de temps pour recharger mes batteries et préserver ma créativité. L’expression être sur les rotules n’a jamais été aussi bien appropriée. Depuis que j’ai commencé à travailler j’ai de terribles douleurs aux genoux. 

Le télétravail est pour moi réellement indispensable pour ne pas finir en burn out. Et je pense qu’en avoir l’opportunité et le choix permettrait à tous les salariés d’être mieux au travail. 

Depuis des années, je demande à mes employeurs le droit au télétravail.

Quelques années après avoir commencé à travailler au Japon, j’ai réalisé que très peu de tâches me demandaient d’être présente au bureau du lundi au vendredi. 

Ayant à coeur d’améliorer nos conditions de travail et de travailler au calme, j’ai évoqué avec mon ancien employeur la possibilité de travailler de chez soi. Une option que nous pourrions expérimenter lors de typhon, par exemple. Sans y être opposés, mes collègues japonais étaient un peu dubitatifs. Ce n’était pas tant une question de confiance ou de qualité du travail effectué qu’ils mettaient en doute, mais l’évaluation du salaire. « Doit-on payer pareil les employés alors qu’ils sont chez eux ? ». Un point que je jugeais alors ridicule, tout en comprenant que le télétravail a bien du chemin à faire pour s’imposer naturellement. 

Si je n’ai jamais lâché le sujet, j’ai finalement quitté cette entreprise avant que plus de flexibilité soit introduite dans notre emploi du temps. Ceci dit la direction d’alors était curieuse et ouverte à l’expérimentation. Je pense que depuis, les choses ont peut-être évolué. 

Le flex time est un bon début.

Dans mon entreprise actuelle, j’ai la chance d’au moins composer mon emploi du temps avec le flex time. C’est-à-dire que mes horaires de début et de fin de journée sont flexibles.

Je dois être au minimum présente au bureau de 10 heures à 15 heures. D’autres entreprises japonaises mettent en place plutôt de 11 à 17 heures ou de 10 à 16 heures. L’option flex time est très utile au Japon pour faire face aux démarches administratives du quotidien (aller à la mairie, à la banque…). Il faut faire attention cependant à bien faire le nombre d’heures requises dans le mois. Je ne peux donc pas travailler seulement de 10 à 15 tous les jours. 

Cette option me permet d’arriver très, très tôt au bureau et de bénéficier d’un peu de calme avant la tempête. Je pointe aux alentours de 7 heures 30 dès que je peux. 

Quant au télétravail, l’option est sur la table. Mais il n’est autorisé que de manière justifiée et très ponctuelle. Bref, ce n’est pas encore un acquis, à mon grand regret, mais je ne manque jamais d’en discuter et de donner de bonnes raisons d’adopter le travail de chez soi comme un choix pour les employés. 

Vous l’avez compris, c’est un sujet qui me tient à coeur ! 

Le coronavirus 2019-nCov change la donne.

Cet email a été une vraie surprise. Face aux inquiétudes encore floues d’un possible foyer au Japon, mon entreprise a décidé d’anticiper et de prendre le choix encore radical à ce moment là, de nous inciter à rester chez nous si possible.

La mesure est-elle vraiment justifiée ? Je ne saurais dire, mais je me garderai bien de la critiquer. Car la situation nous permet d’expérimenter le télétravail à l’échelle de mon entreprise, toutes sections confondues. 

Le mercredi, un second email nous a offert la possibilité d’étendre l’option jusqu’à la fin de cette première semaine. Certains ont préféré tout de même venir et c’est tout à fait normal.

Je pense l’avoir mentionné plus haut, mais pour moi le télétravail doit rester un choix. Pour beaucoup de salariés, une claire division entre le privé (chez eux) et le travail (le bureau) est essentielle. D’autres, comme moi, apprécient l’entre-deux. Les études menées sur le sujet semblent suggérer que 2 à 3 jours au bureau et 2 jours de télétravail offrent un bon équilibre pour préserver productivité et qualité des rapports relationnels au bureau. Cela me semble assez juste. 

L’expérience du télétravail se poursuit.

Dimanche dernier, notre direction a confirmé que nous pouvions continuer sur cette lancée pour les semaines à venir. Une initiative positive et louable. Je suis assez impatiente de voir si cela peut changer la culture de mon entreprise et l’impact sur nos activités sur le long-terme. 

Malgré mon enthousiasme, je regrette un peu le manque de discussion et d’encadrement de cette mesure. Elle a été prise sans aucune consultation et annoncée de manière assez fracassante. Ce n’est sans doute pas étonnant dans les entreprises n’ayant pas de ressources humaines, ce qui est le cas pour de nombreuses petites et moyennes entreprises au Japon. 

Je pense que pour certains de mes collègues, il n’est pas évident de déterminer la nécessité de leur présence au bureau ou non. Une réunion programmée de longue date rend-t-elle notre présence indispensable alors même que nous avons des outils pour organiser une téléconférence ?

Certains ont évoqué leurs doutes d’avoir vraiment « le droit » de travailler de chez eux, malgré une autorisation écrite noir sur blanc. Car permettre n’est pas synonyme d’approuver. L’absence de franche discussion générale sur ce que nous pensons du télétravail peut amener à s’inquiéter des répercussions futures et de ce que pensent les autres. Moi-même, j’ai été hésitante à poser des jours de télétravail cette semaine, me demandant quelles sont les limites officieuses de la mesure. 

Enfin, se pose la culpabilité vis à vis des collègues qui eux, clairement ne peuvent pas zapper de venir au bureau. Si les raisons sont principalement techniques (matériel informatique, téléphones fixes, livraison) de simples améliorations (fournir des téléphones portables aux commerciaux par exemple) permettraient d’étendre le droit à plus de personnes. 

Et au Japon ? 

Le télétravail est une mesure que le gouvernement japonais souhaite encourager afin de faire face à l’augmentation de la congestion des transports. Un jour du « télétravail » a même été créé pour inciter les entreprises japonaises à en faire l’expérience à Tokyo avec la perspective des jeux olympiques de 2020. Une opération de communication qui ne semble pas avoir vraiment été efficace sur le terrain. 

Pourtant, de très grandes entreprises montrent l’exemple. C’est le cas de Toshiba ou encore de Lifull, élue entreprise de l’année en 2019. Dans le cas de Lifull, les employés ont, en théorie, le droit de télétravailler jusqu’à 2 jours par semaine. 

Le télétravail, les chiffres

En 2017, 13,9% des travailleurs ont déclaré pouvoir travailler à distance (de chez eux ou de lieux autres que le bureau). Ils étaient 16,2% en 2015. 

Sur ces 13,9% de travailleurs, 29,9% travaillent de chez eux, tandis que 56,4% font du « travail mobile » (depuis les transports, un client, bref, à l’extérieur, sans être chez eux) et un petit 12,1% bénéficient d’espace de travail partagé. 

Il faut dire qu’au Japon, le télétravail n’est pas connu ou compris par tous ! Ainsi, les jeunes générations sont plus informées et curieuses d’essayer (51,8% des 20-29 ans !) tandis que que respectivement 40,1% et 49,7% des quarantenaires et des cinquantenaires ne veulent absolument pas essayer. Soit les managers d’aujourd’hui. 

Vocabulaire de japonais

Japonais Romaji Français
テレワーク terewooku Englobe toutes les formes de travail à distance
在宅勤務ざいたくきんむ zaitakukinmu Télétravail de chez soi
モバイルワーク mobairuwooku Travail à distance depuis un café, un mode de transport (avion, train), une entreprise cliente…
サードプレイスオフィス勤務きんむ saado pureisu ofuisu kinmu Travail à distance depuis un espace de travail partagé

Que pensez-vous du télétravail ? Votre entreprise vous offre-t-elle cette option ? 

 

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8 Commentaires

  1. Répondre

    Jade

    20 avril 2020

    Bonjour Amélie-Marie, merci pour cet article très intéressant. C’est au hasard du web que j’ai découvert ce blog en faisant des recherches sur la cuisine japonaise, et c’est finalement le sujet « télé-travail’ qui a attiré mon attention (que je vis et découvre comme beaucoup de gens actuellement.) La partie sur ton hypersensibilité empathique a attiré toute mon attention et m’a particulièrement parlé, j’ai été même surprise de lire ces mots définir beaucoup de mes ressentis, et disons-le, mal être au travail qui jusque là je catégorisais dans la zone « ce n’est pas normal de ressentir ça, fais un effort. » Aussi, je souhaitais te demander si en dehors du coaching tu avais des références à partager sur ce sujet ? des conseils pour mieux gérer cette caractéristique au quotidien ? J’ai déjà fait quelques recherches, mais je suis toujours preneuse de recommandations 🙂 Merci d’avance et bonne journée !

    • ameliemarieintokyo

      25 mai 2020

      Bonjour Jade,

      Merci beaucoup ! Je peux recommander un excellent site dont les articles sont très utiles : https://highlysensitiverefuge.com/. C’est en anglais mais je pense que cela se lit assez facilement. Tu trouveras plein d’explications et de petits trucs pour se rendre le quotidien plus facile et vivable.

  2. Répondre

    Kevin

    9 février 2020

    Un très bon article qui résume bien la situation, surtout au Japon ! Aurais-tu par hasard des recherches ou articles en japonais sur les bienfaits du télétravail ? Que ce soit sur la présence obligatoire sur un nombre d’heures raccourci comme tu as de 10 à 15h ou sur le ratio bureau/télétravail pour une bonne productivité ?

    • ameliemarieintokyo

      14 février 2020

      Merci beaucoup, c’est vraiment très sympa ! En japonais, non pas vraiment. Disons qu’en tapant 在宅勤務 on trouve principalement des articles ou sites expliquant en quoi cela consiste, mais moins sur les avantages / inconvénients vis à vis de la qualité du travail ou de la productivité. Sans doute il faudrait creuser un petit peu plus :).

    • Kevin

      16 février 2020

      Je vais essayer de faire quelques recherches, ça peut être utile à partager avec mon service RH (sait-on jamais ;-))

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