Je pense pouvoir officiellement parler de chapitre (j'ai encore quelques doutes !). J'essaye d'écrire, quoi, je n'en suis pas encore certaine (un livre, me murmure-t-elle à l'oreille). À défaut de savoir ce que je fais et où cela va me mener, je publie ma fiction (c'est bien de la fiction !) sur ce blog.

Mes années de fac, je ne les ai pas vraiment vu défiler. C’est fou comme la perception du temps est étrange. J’ai l’impression que mon premier jour, c’était hier. Je me revois assise sur le banc de ce grand amphithéâtre, terrifiée d’être dans la cours des grands, perdue, seule. Mes études, je n’y avais pas vraiment réfléchi.

J’ai détesté le lycée, les longues heures assise sur une chaise à lutter contre les paupières lourdes et l’ennui. Durant l’année du bac, le sacro saint bac, l’angoisse de l’après nous était constamment rappelée. Il faut choisir, nous répétait-on, et cela déterminera toute notre vie. Quel poids pour des épaules qui n’ont encore rien vécu, ou presque. L’après bac, je n’en avais rien à carrer pour être honnête. En bonne élève, je me disais que je saurai bien me débrouiller. J’avais plus urgent à gérer. Mes peines de coeur, mes peines de famille, lire, beaucoup. Vivre ma vie de jeune, mes premières soirées, mes premiers verres. Pas mes premières histoires, non, cela viendra après.

Je ne sais pas comment j’ai fait mon compte, mais je n’ai jamais rencontré la conseillère d’orientation, pragmatique et briseuse de rêve professionnelle. L’idée d’entrer dans son bureau et de dévoiler que j’appliquais à merveille la maxime carpe diem m’irritait d’avance.

… Bon, je caressais bien quelques rêves de grandeur – une prépa ? Sciences Po ?, mais allez savoir. J’étais paralysée, sans doute, et un peu paresseuse (très certainement !).

§

« – Ton problème, m’assène philosophiquement Juliette, sa piña colada en main, c’est que t’es une bonne élève, tu vois. T’as pas trop à forcer pour réussir quand il s’agit de rester dans les clous. Mais là, des clous, y en aura plus. Ce sera la vie active, tu sais. Faudra sortir tes crocs.

– Hmm…, je retarde ma réponse en buvant une gorgée de mon cocktail. Peut-être qu’elle lâchera l’affaire si je l’ignore suffisamment longtemps.

– Pourquoi ne prépares-tu pas le barreau avec nous ? Bon, tu n’as pas pris les cours à l’IEJ, mais si tu le rates, ça te fera un bon entrainement pour l’année prochaine. »

Mon dieu, par pitié, non. La faculté de droit m’aura enseigné deux choses. D’abord à écrire des introductions pertinentes et percutantes. Je dois avouer que j’étais taillée pour le style. Ensuite que jamais, ô grand jamais, je ne pourrai m’approcher de près ou de loin du métier d’avocat. À mon grand malheur, parce que ça ne m’aurait pas déplu.

« – Non sans façon, vraiment. Ça au moins, j’en suis sûre ! ».

Juliette est déçue, mais seulement quelques secondes. Déjà un autre sujet la préoccupe. Cela fait plusieurs soirs de suite que nous traînons dans le même bar afin de croiser un type sur lequel elle a jeté son dévolu. Autant elle gère ses années d’études avec brio, autant en amour, éternelle romantique, Juliette est une catastrophe ambulante. Embarquée dans ses histoires, j’y trouve un peu mon compte. Tout, absolument tout, pour me distraire, ne pas rédiger mon mémoire. Et oublier que dans 6 mois, c’est le saut dans le vide. La vie active.

Lumière tamisée, étroite piste de danse, musique assourdissante, le lieu n’est de toute manière pas l’idéal pour discuter de mon manque d’engouement pour l’après-fac. La moyenne d’âge de la faune locale, c’est la trentaine bien, bien tassée. J’en suis mal à l’aise et toute seule, je n’y mettrais sans doute pas les pieds. Juliette, elle, navigue sans problème dans ce milieu. C’est elle qui a repéré ce bar dansant, situé au coeur du Bouffay, le vieux quartier nantais. Bien que je boude sa fréquentation, je dois admettre que ce bar est un bon plan. On peut y danser, les hommes n’y sont pas trop lourds comme en boite de nuit. Et puis c’est à deux pas de l’appart’, contrairement aux clubs de l’île de Nantes d’où repartir seules à une heure tardive nous colle toujours un peu la boule au ventre.

En attendant, son potentiel futur mec n’est toujours pas là.

« – Je crois qu’il ne viendra pas ce soir, Ju’.

– Allez, tu ne veux pas attendre encore un peu ?

Je sais bien qu’elle a passé une heure à se pomponner avant de sortir, le coeur gonflé d’espoir de le croiser « par hasard ». Peut-être d’avoir l’opportunité, cette fois, d’échanger son numéro. Je m’en veux de la tirer de son attente rêveuse, mais il faut se faire une raison.

– Pas ce soir. La musique craint et tu vois bien qu’il n’y a pas d’ambiance, lui dis-je après avoir glissé un regard sur la salle depuis le bar où nous nous sommes assises après avoir tout de même dansé un peu en début de soirée.

Boudeuse, ma coloc’ se décide néanmoins à se lever de sa chaise. Elle jette l’éponge pour cette fois. Le vestiaire est au sous-sol, à côté des toilettes. L’escalier encombré d’une longue file de vessies pressées nous fait perdre quelques minutes à nous frayer un chemin pour que nous puissions récupérer nos manteaux. À la sortie, le vigile qui nous tient la porte, nous glisse un clin d’oeil en nous souhaitant une bonne soirée. La lourde porte du bar se referme derrière nous. Une pluie fine et glacée nous fait accélérer le pas. La rue est silencieuse et les pavés humides luisent dans la lumière des réverbères.

§

« – Tu veux prendre ta douche en premier ? me demande Juliette une fois la porte de l’entrée passée.

Très coquette, elle occupe toujours la salle de bain pendant trois plombes.

– Vas-y Ju, je suis lessivée. »

Je lui réponds après un bâillement à m’en décrocher la mâchoire. L’appartement n’est pas tellement plus chaud que l’extérieur et nous n’avons pas le chauffage dans la salle de bain. Hormis ce détail, cet appartement est plutôt douillet. Une jolie cuisine aménagée, une salle de bain avec W.C. séparés (le propriétaire a eu l’idée loufoque d’y peindre les murs en vert pomme) et enfin deux chambres d’environ 10 mètres carrés chacune. C’est un immeuble ancien et les pièces sont haut de plafond, ce qui confère un certain cachet.

J’y vis depuis déjà plusieurs années bien que l’absence totale de décoration pourrait donner l’impression que j’ai emménagé il y a à peine quelques jours. Tout au plus ai-je concédé une petite place sur mon étagère IKEA dans le couloir pour un maneki neko en porcelaine, souvenir d’un voyage au Japon.

Je pousse sur le côté mes livres de droit et mes notes manuscrites amassés sur mon lit. Après les cours à la fac ce matin, j’avais vainement essayé d’avancer dans mes lectures afin de rédiger quelque chose, n’importe quoi, pour mon mémoire. Ayant délaissé mon bureau, assise en tailleur sur mon lit, deux gros oreillers pour me tenir le dos, je m’étais figurée qu’être confortablement installée m’aiderait à avancer dans mon travail. Peine perdue.

Je soupire. Il est trop tard pour que je range mes affaires, aussi je laisse tout sur un coin du lit et me glisse sous la couverture. « Demain, je me fais la promesse que je me fais tous les jours depuis 6 mois, demain, je m’y attaquerai sérieusement. »

« – Bonne nuit ! » m’envoie Juliette depuis la salle de bain, alors que j’éteins la lumière.

§

Prendre une colocataire pour ne pas avoir à travailler durant ma dernière année de master m’inquiétait un peu, mais cela s’est révélé être l’une de mes meilleures décisions (Dieu sait que j’ai fait des choix terriblement regrettables depuis mes premiers jours de fac). Je me figurais incapable de vivre avec quelqu’un, ayant un tempérament solitaire, le bruit en horreur et une vision très personnelle du rangement.

Juliette, fraichement débarquée depuis le sud de la France pour poursuivre ses deux années de Master à Nantes, se morfondait dans sa ridiculement petite chambre U. Nous avions accroché dès les premiers jours de la rentrée. Lumineuse, se liant d’amitié facilement avec les gens, elle semblait avoir jeté son dévolu sur l’asociale de la classe, moi. Il m’était impossible de résister à son entrain et de fil en aiguille, je l’ai laissée me tirer de l’engourdissement dans lequel je vivais mes années de fac.

Mes notes en TD ont pâti quelque peu de notre amitié. Cependant, c’était comme une ouvrir une fenêtre et respirer à plein poumon. Nous sortions avec la promo, allions en boîte, buvions un coup en terrasse dès que nous en avions l’opportunité… Ju’ était une boute-en-train redoutable. Une façade, bien sûr. Je l’ai réalisé au bout de quelques semaines. Elle n’allait pas aussi bien qu’elle le prétendait. Le manque de la famille, d’abord, et la rupture avec cet ex qui n’a pas supporté l’idée qu’elle déménage pour ses études…

La cité U, pour qui aime faire la fête aux Machines de l’île et dans le centre, c’est aussi le bout du monde lorsqu’il faut rentrer à pied. Elle finissait par dormir chez moi plusieurs soirs par semaine. À la fin de notre première année, alors qu’elle repartait dans le sud pour les vacances et libérait sa chambre universitaire, je lui ai proposé de reconvertir mon salon.

« – Je pourrais lâcher mon job de serveuse au café si quelqu’un m’aide pour le loyer. Je te jure, ça m’arrange, je pourrais me concentrer sur mes études.

– Tu sais que je ne suis pas la personne la plus ordonnée qui soit ?

– Ta chambre, c’est ta chambre. je n’y mettrai pas les pieds. Tout ce que je demande…

– Oui ?

– Pas de soirée à l’appart. Du moins, pas sans voir avec moi avant. »

ameliemarieintokyo

Éditeur web basée à Tokyo depuis 2013, travaillant dans la communication et le marketing. Passionnée d'écriture, de nature curieuse et sensible, j'apprécie particulièrement de mettre en scène mon quotidien nippon et de partager mon expérience de la société japonaise.

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