Brèves de démission au Japon

Démission

Deux ans et demi. Mon mari aura donné deux ans et demi de sa vie à son entreprise avant de jeter l'éponge. Quand s'accumulent les brèves de travail, c'est qu'il est temps, grand temps, de donner sa démission. Encore faut-il y parvenir.

Mon mari et son entreprise, c’est une histoire qui avait plutôt bien commencé.

R.A.S

Nous étions même plutôt rassurés tant l’entreprise avait insisté sur la protection des employés, le respect de la loi sur les heures supplémentaires et un nombre conséquent de séminaires pour informer les employés de leurs droits. Les premiers mois, il rentrait tôt, plutôt content. Le boulot n’était pas encore passionnant, mais le rythme lui permettait de découvrir ses tâches. L’ambiance, plutôt sympa. 

Patatrac ?

L’évolution fut lente et silencieuse. Les journées de plus en plus longues, les weekends au bureau, « c’est rigolo, je n’ai pas à y aller en costume et je gagne plus d’argent ».  Lâché sur des dossiers sans aucune formation, il galère. Seul. « Je pose des questions, mais on m’envoie promener. Alors je me débrouille… ». Le coeur y est cependant toujours. L’espoir de pouvoir travailler sur des missions qui lui permettent d’utiliser ses compétences linguistiques, son savoir de certains pays. L’envie des voyages d’affaire bien rémunérés que l’entreprise fait miroiter aux jeunes employés. 

… Et puis débute la valse des commentaires agréables. 

« Les langues étrangères, mais ça sert à rien. »

« T’as pas fait le lycée, c’est que t’es socialement inapte. »

« T’es pas ingénieur, donc tu sers à rien. Vraiment à rien. »

Le cauchemar ?

Les conditions de travail se dégradent. Plusieurs employés ont démissionné ou demandé leur transfert. Son département est victime de harcèlement de la part des autres sections de l’entreprise. Des séminaires sont organisés, vides de sens, des mémos passent d’étage en étage, sans grand résultat.

Le mal est systémique. Les racines profondes et les managers japonais inaptes à résoudre quoique ce soit.

« De mon temps, on encaissait. »

« Les jeunes sont pourris gâtés. »

Le harcèlement finit par se tasser, trop de boulot pour taper sur les autres, mais le mépris entre départements perdure. 

Des brèves à la pelle

Le mari se soulage en me racontant ses journées. Raconter les histoires de bureau le libère du stress et de l’angoisse qui le taraudent du matin jusqu’au soir. Cela dure plusieurs mois. J’ai glané tellement d’anecdotes que j’ai de quoi écrire un pavé. 

Tous les deux, nous en rigolons. L’objectif est de tenir, encore un peu. Pour économiser, pour l’expérience. Parce que, tout de même, ce qu’il fait l’intéresse. 

Point démission atteint.

« Mademoiselle A est sortie du meilleur lycée de Tokyo, elle, au moins, je sais qu’elle est capable de travailler. Ceux qui étudient dans les meilleurs lycées sont forcément compétents. Les diplômes universitaires, pfff, quelle foutaise, personne n’étudie à l’université. C’est tellement facile d’entrer dans un master, ah ah. D’ailleurs, toi, t’es pas allé au lycée, c’est que t’es forcément forcément bête et incapable. Tu ne vaux rien. »

Un soir, ou peut-être un weekend ? Il rentre. « Je vais démissionner. » La coupe est pleine, un tsunami de trop. Mon mari réalise qu’il n’est plus à même de discerner le harcèlement moral dont il fait régulièrement les frais. C’est un collègue, inquiet, qui lui confie que l’attitude de certains n’est pas normale. Pour lui, pour moi, ne plus comprendre les limites de l’acceptable sonne l’alerte. Il est temps de sauver ses billes.

Des projets impliquant la Russie, son pays chéri, arrivent sur son bureau. « Trop tard. Je n’ai plus envie, ils m’ont dégoûté. » Au bureau, c’est stupeur et tremblement. Il est le déserteur, le traître.

Le choc redouble lorsqu’il déclare que non, il ne démissionne pas parce qu’il a trouvé ailleurs. Il n’a même pas cherché. Non, il démissionne à cause d’eux. Il a des vérités à leur balancer sur le bord des lèvres, mais se retient. « Je pars parce que ce travail n’est pas pour moi. »

Cause toujours, tu m’intéresses.

« De toute façon, on ne voulait pas t’embaucher. »

La date butoir est fixée à septembre. Il compte les jours. Il sourit et encaisse les misères qu’on lui inflige. Qu’ils crachent leur poison, dans sa tête, il fredonne « au revoir, au revoir président ». 

Dans son département, c’est panique à bord. Il est le seul à connaître telle procédure ou les exigences de telle institution. Il est bien le seul parce que personne n’a jamais pris la peine de lui apprendre et qu’il est le 11ème employé à jeter l’éponge en deux ans et demi. Il a développé son savoir-faire sur le tas, en solitaire. Lorsqu’il a mentionné le besoin, peut-être, d’organiser la transmission de ce savoir-faire, il a été raillé. Tant pis pour eux.

« Ton manager doit être tellement déçu… Il comptait te garder encore un an. »

Les brèves continuent.

Un aperçu de son travail ? C’est par ici : 

Un jour de date date butoir pour un appel d’offre, son département entre dans les derniers préparatifs. Trop tard. Comme d’habitude et comme pour tous les projets qu’ils montent. Le stress est intenable : la moindre erreur et l’entreprise est d’office disqualifiée. 

Manager A : Hmm… Pour que l’entreprise fasse du profit avec ce projet, le budget ne doit pas descendre en dessous de ce montant… Mais si la compétition fait mieux, nous allons perdre l’appel d’offre à coup sûr ! … Essaye de voir ce que les autres entreprises préparent !

Mon mari : Voici les informations que j’ai pu trouver, mais c’est bien tout ce que nous pouvons obtenir. 

Manager B : Nous ne devons surtout pas abaisser le budget ou nous serions dans le rouge. Pas de profit, pas de bonus !

Manager C, à mon mari : Hey, toi, tu peux pas faire baisser les devis sur le transport, les billets d’avion et les frais associés au déplacement des ingénieurs ? 

Mon mari : Euh… Je vais appeler l’agence de voyage, mais je pense qu’il est trop tard pour modifier le budget, nous devons soumettre notre cahier des charges dans 2 heures. 

Manager C : J’en ai rien à foutre, appelle l’agence. 

Mon mari : Ok… 

Manager C : Alors ? Tu as fait baisser les devis ? 

Mon mari : Pas encore, j’attends qu’ils me les transmettent… En attendant, je suis au téléphone avec l’imprimeur. 

Imprimeur : Vous auriez dû nous transmettre votre requête bien plus tôt ! 

Mon mari : Je suis vraiment désolé, mais est-ce que vous pourriez imprimer ceci au plus vite et nous le livrer en urgence dans l’heure ? 

Agence de voyage : Voici de nouveaux devis. 

Mon mari : Mon dieu, juste à temps, merci ! Manager C ! J’ai obtenu les devis. 

Manager C : Hein ? Mais t’es bête ou quoi, on a décidé de changer le nombre d’ingénieurs y a 20 minutes, donc tes devis ne correspondent plus. Réécris le cahier des charges. 

Imprimeur: …

Agence: …

Mon mari  : …

Mon mari à l’imprimeur : Arrêtez tout ! Je vous communique le nouveau cahier des charges le plus vite possible !

Mon mari travaille à l’arrache sur le cahier des charges, obtient un nouveau devis, court au service financier, obtient les tampons requis. 

Service financier : Vous n’auriez pas pu faire cela hier ? 

Il reste (littéralement) 40 minutes avant de soumettre le cahier des charges et il faut au moins 35 minutes à mon mari pour se déplacer au bureau concerné. Car la soumission se fait en main propre uniquement. 

Mon mari : J’ai reçu les documents de l’imprimeur, j’ai obtenu les tampons requis, je cours déposer le dossier !

Manager D : Ok.

Manager C : Ok.

Manager B : Ok.

Manager A : Hein ? Quoi ? Ah, bah vas-y. 

Mon mari se liquéfie de rage alors qu’il aperçoit sur l’écran d’ordinateur de Manager A, une femme à poil, une scène de film porno.  

Mon mari, à la maison :

« Non mais tu te rends compte ? J’ai passé la matinée à courir avec leurs conneries de changer le cahier des charges à la dernière minute et lui, il regardait DU PORNO ? MAIS MERDE ! »

 

 

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7 Commentaires

  1. Répondre

    Veronik

    23 juin 2019

    Je savais que les conditions de travail, au Japon, étaient très exigeantes, voire humiliantes…
    Mais, à ce point !
    Puis-je te demander quels conseils tu donnes à ton mari, toi qui a un regard européen ?
    Ce stress constant, cette impression d’être broyé, ce manque de reconnaissance, cette impolitesse (non, plutôt ce mépris) … et à côté de cela, les soirées entre collègues comme si de rien n’était …
    C’est difficile de comprendre et d’admettre cela d’un point de vue extérieure.
    Ton mari a fait le bon choix. Pour lui et pour vous.

    Une autre question : Comment sont perçues les démissions au Japon ?

    A bientôt Amélie

    • ameliemarieintokyo

      10 juillet 2019

      Bonjour ! Désolée de mon retard.

      Les démissions sont très, très, très mal vues et reçues. Il arrive même que l’employeur la refuse (en déchirant la lettre de l’employé). Ils préfèrent encore mettre quelqu’un au placard que de laisser partir un employé. C’est tellement problématique qu’une start-up ayant pour concept de jouer l’intermédiaire et de gérer la démission pour l’employé (un tiers vient donc s’occuper des papiers) a eu beaucoup de succès !

      Quant à mes conseils, je lui répète que ce n’est pas normal (afin de ne pas le laisser en faire « sa normalité »). Lorsqu’il est maltraité, que ce soit verbalement ou une attitude d’un chef à son égard, on en parle et je lui explique en quoi cela se qualifie comme étant une forme de harcèlement et de violence, et qu’il ne doit surtout pas commencer à penser « qu’ils ont raison ». Mine de rien, je crois que ça l’aide énormément.

  2. Répondre

    Aurélien

    21 juin 2019

    En lisant ces brèves et plusieurs articles à ce sujet, je me demande si l’entrepreneuriat au Japon par des occidentaux du style occidental (pour pas dire francais) ne serait pas un franc (huhu) succès ? Mais serait il compatible avec les lois insulaires ?

    • ameliemarieintokyo

      10 juillet 2019

      De ce que j’ai pu voir, les entreprises étrangères (françaises incluses) prennent vite le rythme nippon malheureusement. C’est comme une contagion !

  3. Répondre

    Cleopiti

    21 juin 2019

    J’espère que ton époux trouvera un emploi où il saura se réaliser et être reconnu à sa juste valeur. En attendant, je pense à lui à chaque fois que je contemple mes livres…
    Très belle journée à vous à l’autre bout du monde…

    • ameliemarieintokyo

      10 juillet 2019

      Merci beaucoup !

  4. Répondre

    marianne

    20 juin 2019

    le changement ne se fera qu’au prix du sang…celui de la rue sinon rien ne changera en restant dans son coin !

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