365 Jours de Tokyo: Day 6

365 Jours de Tokyo: Day 6

J’enchaine les mots de ce sixième jour. Le générique de Père Castor me vient soudainement en tête. Père Castor, raconte nous une histoire… Certes. Certes. Je n’en suis pas loin. Sauf que je raconte des salades en picolant. Père Castor 2.0.

***

Le réveil sonne. 8:00. Elle s’étire, augmente le chauffage, avant de sortir de son futon. À l’autre bout de la pièce, un petit kotatsu*. Elle le met en marche et se dirige vers la cuisine. Elle mâchouille une mèche de cheveux tout en vérifiant que le riz est bien prêt. La cuisine est vraiment froide, alors elle se dépêche de verser le thé.

Soupir. En semaine, elle n’a pas le temps de prendre son déjeuner. Il faut se lever tôt, endurer l’heure de pointe. La perspective d’aller au bureau lui coupe l’appétit. Elle repense à ses parents. Là-bas. Dans cette campagne qu’elle a fuit pour ne pas y dépérir d’ennui. Mais les petits-déjeuners… Au nouvel-an, elle a prévu d’aller les voir.

Elle picore son riz, qu’elle mange avec un peu de saumon. Depuis que le froid est arrivé, elle a remplacé la salade par une soupe. La chaleur vive du kotatsu l’engourdit.

9:00 « Boum, boum, boum »

Ah, voilà que le voisin, à moins que ce ne soit une voisine?, s’y met encore. Elle tente de s’imaginer l’intérieur du logement d’au-dessus, avant de rougir. Regarder chez les autres, même dans son imagination, c’est impoli.

Hier soir, des rires et des conversations animées. Pas trop tard, non. L’appel des derniers trains sans doute. Trois… Non, peut-être quatre? Elle n’a pas compté les sonneries de la porte d’entrée. Soupir. Vivement qu’elle se trouve un petit-ami. Vingt-trois ans… Encore le temps. Et après… Le mariage. Le mot résonne dans sa tête. Elle pouffe. Puis très sérieusement songe que les matins seule, elle n’en profitera plus. Maison ou appartement? S’il gagne assez d’argent, maison. Sourire satisfait. Suivi d’une grimace. Culpabilité. Aller à Tokyo après le lycée, devenir une femme moderne. Faire carrière. C’était le plan. Mais cette grande ville, cette succube, l’épuise. La pression au travail… Devant son miroir, elle se cherche des rides.

Vivement le prince charmant.

***

9:00 Let’s go for a round of burpee!

Tous les samedi matins, même défi: une heure dix d’endurance. L’alcool de la vieille compromet quelque peu l’intensité de la séance. Et après… Et après, direction la librairie.

Dans le couloir du rez-de-chaussée, douce odeur de saumon grillé. Soupir. Si le Nippon était là, il cuisinerait…

***

Il n’aurait pas dû jouer la veille… Derrière son masque, un bâillement. Est-ce qu’un client l’a aperçue? Non. Le samedi midi, c’est toujours tranquille. Il jette un coup d’oeil sur le planning du jour. La livraison arrive dans une heure. Les portes s’ouvrent. Un groupe d’ado. Déception. Depuis cet été, depuis qu’il est passé sur le service du samedi en fait, cette étrangère vient quasiment toujours à la même heure. 13:00. À peine les portes passées, elle jette un coup d’oeil aux employés et fonce tête baissée. Le fond du magasin. Cela dépasse son entendement. Elle semble errer à chaque fois devant les nouvelles sorties, cherchant sans doute une série appréciée. Il se demande si elle sait qu’elle peut trouver les dates de publication en ligne? À moins qu’en japonais, ça ne soit compliqué? Parfois, elle ressort bredouille. Parfois, elle tient, deux, trois manga en main. Goûts hétéroclites. Il se demande comment elle peut taper aussi large dans les styles. À moins que ce ne soit purement pour étudier?

***

13:00 La librairie habituellement bondée est vide. Lorsque je cherche des manga à découvrir, ou des séries à compléter, j’ai une grosse angoisse. Tomber sur du cul. Par erreur. Vous savez, les couvertures de manga, y a rien de plus trompeur. Je sais, je sais. La catégorie moins de 18 est en général mise un peu à l’écart, visible. Mais reste que… Et puis, côté fille, les boys love** sont alignés à côté des manga pour adolescentes. Alors que bon… Vous avez feuilleté un BL manga un jour? Public averti. Minimum.

Je traîne devant le rayon des nouveautés. Je n’aime pas suivre le rythme des publications. Je ne veux pas d’attente. Pas d’attente égale pas de déception. Depuis que je suis au Japon, je suis peut-être aux premières loges, mais du coup, je dois attendre que la source veuille bien pondre le reste. En France… Tu découvrais un manga, sa publication au Japon c’était y a dix ans. Tu étais à deux clics de trouver les scans sur internet. Je commence à comprendre pourquoi les japonais font des auteurs de manga des esclaves.

Tu sais, certains japonais ne se suicident pas, parce qu’ils attendent le chapitre suivant.

Je suis toujours un peu gênée de passer à la caisse avec un manga de fille mièvre et un manga pour adulte qui raconte des histoires sordides de meurtres. J’ai l’impression – sans doute le résultat de mes angoisses personnelles, plus que d’une réalité, que le jeune vendeur analyse chacun de mes achats. C’est presque toujours le même à cette heure là.

– Je vous les couvre?

– Non, non. Merci.

***

16:45

Etudiez. Maigrissez. Etudiez. Buvez du thé. Etudiez. Etudiez. Exposition temporaire. Banque. Une autre banque. Epilez-vous. Abonnement téléphonique. Je fais le tour des publicités dans la Yamanote.

Devant moi, se tient un lycéen. Uniforme noir. Boutons dorés. Il est foutrement grand. Je baisse les yeux. Son pantalon tombe parfaitement sur ses chevilles. Pas un pli de travers. Chaussures noires. Vernies. Quelques signes d’usure déjà. Entre ses jambes, le classique sac bleu verni Umbro. Un classique imposé selon les établissements. Un coup d’oeil dans le reflet de la vitre. Seize… Peut-être dix-sept ans. Beau. Une acné qui s’en va. De temps en temps, il sort son téléphone portable de sa poche.

***

Shibuya. Qu’est-ce que je suis venue faire là déjà? Ah. Oui. Acheter un pull et un pantalon. Comment diable ai-je pu finir avec une jupe et un gilet d’automne?

Shibuya, c’est la mecque version dieu du shopping. On s’y presse, s’y compresse. Les touristes agitent leurs appareils photo. Noël est partout.

365 Jours de Tokyo: Day 6

***

Le train, encore. Quatre jeunes hommes devant moi. Ils pouffent. Visages rouges, yeux luisants. Ils ont du mal à garder contenance. Peut-être saouls. Peut-être autre chose? Je n’en saurai pas plus. Ils descendent à la station suivante.

Je me tourne. L’homme devant moi regarde son portable. Il est sur LINE***. Il a reçu une notification. Une femme. Il hésite. Fait défiler les contacts. Et puis finalement, remonte et ouvre la conversation. Sa copine? Elle écrit de sacrés longs messages. Ses réponses à lui, sont laconiques…

Quels longs cils. Elle… Ah, il? Il est belle. Confusion. Dans ses mains, un papier griffonné. Une adresse peut-être. Le papier a l’air d’avoir passé trop de jours dans une poche. Ses mains sont fines. Sur son visage, des restes de poudre blanche et du rouge sur les lèvres. Un acteur? Enfin, actrice. Je m’y perds. Regards croisés. Je souris, l’air de dire « je ne porte pas de jugement, tu me captives ». Il enfourne le papier dans son sac. Relève les yeux. Il me sourit.

***

Que faire. Que faire?! Elle se dirige vers les escaliers. Alala. Aucun mot d’anglais ne lui vient en tête. Si. « This is a pen« . Mais this is not a pen situation. Ses écouteurs blancs trainent sur le sol. Il prend son courage à deux mains et dévale les escaliers. Elle a le dos tourné. Il hésite. Autour d’eux, beaucoup de monde. Quelqu’un va finir par marcher dessus! Il s’arrête de respirer. D’un geste brusque, lui tape l’épaule. De surprise, elle s’est retournée. Il pointe du doigt le sol. Elle répond en japonais. Il se sent idiot et s’éloigne avant qu’elle ne se relève.

***

19:23 Supermarché. Je descends les escaliers. Alors que je plane devant les douceurs traditionnelles, quelqu’un me tapote brutalement l’épaule. Je pousse une exclamation de surprise et me retourne. Un vieux japonais, sans un mot, pointe du doigt mes écouteurs trainant sur le sol. Je le remercie tout en me baissant pour les ramasser. Mais lorsque je me relève, il a déjà disparu…

365 Jours de Tokyo: Day 6

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*Kotatsu, table basse dotée d’un radiateur, recouverte d’une couverture épaisse et d’un dessus de table.
**Manga Boys Love (BL): manga ayant pour sujet une relation homosexuelle entre deux hommes et visant le public féminin.
***LINE: système de messagerie similaire à Messenger et très populaire en Asie.

25 novembre 2016
27 novembre 2016

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3 Commentaires

  1. Répondre

    Maxime

    27 novembre 2016

    Je suis tellement fan de ces récits « 365 jours de Tokyo », c’est mon rendez-vous journalier sur WordPress. Le style « j’écrit ce que je pense », j’adoreeeee !

  2. Répondre

    Sarah Zoëlie

    26 novembre 2016

    J’adore cette série d’articles, bribes du quotidien japonais, c’est très chouette de te lire !

  3. Répondre

    lili

    26 novembre 2016

    Je ne suis pas sure de pouvoir être constructive sur vos textes, par contre j’aime beaucoup vous lire tout les jours. Je trouve ça vraiment intéressant de lire votre vision du Japon de l’intérieur, même romancé !

    amicalement,

    lili

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