365 Jours de Tokyo: Day 5

365 Jours de Tokyo: Day 5

– J’vous prends la bière, mais j’y connais rien hein.

17:43 Une rapide course à la supérette. Tiens, une nouvelle caissière. Ce soir, les dés vont rouler.

– T’inquiète, 21:00 c’est pas un problème.

18:02 Clic. Psssschit. Je me décapsule une cannette d’horoyoi*. Saveur mandarine. Une nouveauté spécial hiver 2016. Attention, édition limitée. Comme 90% des produits alimentaires japonais. Une gorgée. Les notifications défilent. Ma foi. Une journée qui ne brille pas par son efficacité.

365 Jours de Tokyo: Day 5

***

8:49 Je marche vite. Histoire d’arriver à l’heure sur mon retard habituel. 9:06 en somme. Clic. Psssschit. Je tourne la tête. Dans l’enceinte de l’université devant laquelle je passe, un vieil homme. Professeur sans doute. Assis sur un banc siglé coca cola rouge écaillé, il tient une cannette de café chaud. J’ai le temps d’apercevoir la première gorgée et son sourire satisfait. Aujourd’hui sera une bonne journée semble-t-il penser.

Chaud. Trop chaud. Je retire mes gants et mes écharpes. Les japonais eux se couvrent du mieux qu’ils peuvent. Du pont, j’aperçois la Yamanote** qui passe. L’armée des clones sature la rue Sakae. Je me faufile le longs des murs. La ville pulse.

8:52 Je n’ai pas pensé à recharger ma carte. Je me dis qu’avec mes congés approchant, ce n’en vaut peut-être même pas la peine. Note mentale: faire le calcul.

L’horreur. Le quai est bondé. Je m’étrangle. La sueur perle sur mon front. Alors que les portes s’ouvrent, l’homme derrière moi me bouscule. Il tient à être le premier à monter. L’idée de lui marcher sur les pieds me traverse l’esprit. Lorsque le train est plein et en retard, il roule brusquement. Les gens s’écrasent les uns sur les autres dans la plus grande indifférence. Une publicité vante les travaux du métro lancés dans la perspective des jeux de 2020.

365 Jours de Tokyo: Day 5

9:15 Tic, tac. Tic, tac. Bruit de claviers. Je joue à deviner à quel étage les ascenseurs vont s’arrêter. Une japonaise amène son petit-ami américain. Il ne moufte pas un mot de la langue de la belle. Il serait temps qu’il s’inscrive quelque part.

Une jeune femme, que je connais de loin, passe après quelques semaines d’absence. Mon regard tombe sur la bague. La bague fièrement exhibée sur Instagram. Mazette. Un caillou pareil, je n’en ai croisé qu’à travers le petit écran. Je glisse à nouveau un regard en coin. Elle a tellement changé cette année.

12:43 Je m’éclipse telle la déesse de l’évasion, manteau et sac sous le bras. Avant d’aller au bureau, je fais un détour par le conbini du coin. Je salive déjà à l’idée d’acheter mon déjeuner favori. Mais que serait la vie sans conbini? Je vous l’demande. Nuages et ciel bleu. Des rayons de soleil réchauffent les murs des buildings. J’attends aux feux. C’est le défilé des taxis.

12:54 Le conbini, c’est nul. Les rayons sont désespérément vides. Il reste un vieux sandwich au porc fris. Non, merci. Demi-tour, direction la réunion. Je me presse au milieu des salarymen. Costumes gris, noirs. Pas l’air bien chaud dis donc. Des sourires. Le soleil peut-être? La perspective de picoler ce soir?

13:00 La réunion démarre péniblement. On nous file des tableaux. Les objectifs de 2017 à 2019. Je m’étouffe derrière mon masque. On me demande mon opinion. L’heure de sortir ma plus belle poker face. Japonaise, je suis japonaise. Peine perdue.

On pense – et non sans bonnes raisons, les japonais capables de masquer leurs véritables sentiments et leurs émotions en permanence. Je suis toujours en admiration devant leur capacité à garder leur contenance. Avec le temps, cependant, les plus observateurs d’entre nous apprennent à lire entre les lignes. L’heure n’est pas à la rigolade. Nous approuvons vigoureusement les objectifs à venir. Kaizen***, les gars, kaizen. On nous demande de faire notre travail en ayant les résultats en tête. Sans rire.

14:50 La réunion s’achève dans l’inattention générale. Je bave intérieurement à l’idée de retenter le conbini. Il a bien dû être approvisionné depuis. Je vais prendre cette petite salade, là, et puis, non vraiment aujourd’hui, ce sandwitch sera parfait. J’entends mon nom. On me somme de joindre la réunion de 15:00. Petite voix:

– C’est que, euh, je pensais, enfin, je me disais j’vais aller déjeuner. Ahem.

On m’accorde une grâce de 15 minutes.

***

Conbini. Je tente de répondre à un email tout en passant en caisse. L’esprit occupé, je tend mon sac de course.

– Veuillez utiliser ce sac s’il vous plait.

– D’accord.

Je relève la tête. Attends, meuf, qu’est-ce que tu viens de faire? Je jubile. La caissière remplit mon petit sac rouge. Désormais, plus jamais je n’accepterai ce gaspillage de sac plastique. Le Japon est champion. Un emballage pour l’emballage de l’emballage. Le plastique, c’est la poupée russe des nippons.

Un homme passe un coup de fil dans une cabine téléphonique. Une cabine téléphonique. Le Japon, entre modernité et tradition préhistoire.

***

15:16

– La réunion c’est…?

– Salle 3

– Ok!

– Attends! Prends un tabouret!

– Un tabouret?

La salle est comble. Je me fais une place. L’ordinateur sur les genoux. Je tente de raccrocher les wagons. La conversation ne me concerne guère.

« Bien, maintenant qu’Amelie est là, fixons les objectifs de l’année prochaine« .

Le retour de la poker face. Des statistiques, des nombres. Le tableau blanc se remplit. J’ouvre mon fichier Excel. On me félicite. Grâce à mon travail, ils n’avaient jamais atteint de résultats pareils. On parle de l’année à venir. Appel d’idée. Je balance un truc au hasard. Silence. Je réalise que mon raisonnement est sorti à la française. Je remballe, réchauffe le plat et le ressort à la japonaise. Exclamations. Les discussions s’éternisent.

J’observe ma collègue. Elle cligne des yeux, c’est adorable. Toujours souriante. Un peu de poudre sur les joues. Est-ce qu’elle était populaire au lycée? Hmm, douce, gentille, mignonne. Elle aurait pu être victime de brimades. Ou aimée par ses camarades. Au Japon, quand tu sors des clous, t’as deux options: la coqueluche ou la tête de turc. Ses yeux papillonnent.

Je baisse les yeux. Tiens, l’une porte des talons crocodiles. Je matte mes bottes UGG. La petite à côté de moi a de jolies baskets roses. Pour ça, je ne peux pas me plaindre, la boite est cool. La philosophie? Venez comme vous êtes.

Des biscuits sont distribués. Souvenirs d’Osaka. Je tape deux, trois choses, avant de céder à l’appel de la gourmandise. Je m’applique à ouvrir l’emballage. Dérape. Explosion de miettes au dessus de l’ordinateur. Tout autour de moi. M’échappe un yabe étouffé. Note mentale: éviter de sortir un « et merde » en réunion à l’avenir.

***

17:19 Le feu passe au vert. Je traverse le passage piéton. Une jeune fille croise mon chemin. On se percute. Meuf, te retourne pas pour dire au revoir à tes copines alors que t’es au milieu du passage. Néons, taxis. Les mecs qui racolent les salarymen pour les bars d’hôtesses dansent pour se tenir chaud. Je les reconnais tous. Des yak’**** peut-être? Ils sont beaux. Ils auraient plus de chance avec les femmes. Sérieux les gars, racolez avec des laids. Que les salarymen ne se sentent pas frustrés et ne passent plus leur chemin.

Odeurs de bouffe chinoise. Devant la maison de steak américain, une vitrine ventant leurs pancakes. Le business ne doit pas très bien se porter. Sur la terrasse du café, un couillon d’hipster grelotte sur sa chaise. Quelle idée aussi d’aller se mettre dehors pour boire un café. Emo, va.

***

17:23 Passage à niveau fermé. J’emprunte les escaliers. La nuit, Tokyo est magique.

365 Jours de Tokyo: Day 5

* Boisson alcoolisée japonaise.
** Célèbre ligne de train circulaire.
***Kaizen: philosophie, processus d’amélioration continue, déployé(e) à tous les niveaux de l’entreprise.
**** Abréviation de yakuza, mafieux japonais.

24 novembre 2016
26 novembre 2016

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8 Commentaires

  1. Répondre

    Tom

    28 novembre 2016

    série d’articles très intéressants et bien écrits, merci à toi, continue..

  2. Répondre

    Océane

    26 novembre 2016

    Merci pour cet article ! J’aime beaucoup cette ‘série’ de 365 jours… J’espère que tu vas continuer 😀 ! Enfin, sans vouloir empiéter sur ton espace personnel, mais on en découvre plus sur la façon de vivre des Japonais ^^. Je trouve cela intéressant !

  3. Répondre

    tetoy

    26 novembre 2016

    Toujours aussi bien ! Finalement les journées en entreprise se ressemble à travers les océans…

  4. Répondre

    Laeti-no-daibôken

    26 novembre 2016

    J’adore ton article! Je trouve ça aussi incroyable ces sur-emballages. Personnellement, ça m’insupporte. Lorsque j’ai sorti mon propre sac à la caisse, l’hôtesse m’a regardé avec des grands yeux genre « non mais qu’est-ce que t’es en train de foutre là ? » ><

    • ameliemarieintokyo

      26 novembre 2016

      Merci beaucoup! C’est super gentil :). Et je suis d’accord à 100% bien évidement. Malheureusement ils sont très souvent embarassés quand tu leur dis « pas de sacs » ^^’.

  5. Répondre

    sha-ne-no

    25 novembre 2016

    Jour 5… et voilà je suis addict !

  6. Répondre

    Berenice

    25 novembre 2016

    Hier j’étais à un apéro où les français disaient qu’en France, on juge trop sur l’apparence, qu’on est pas flexible ect… Je leur ai rappelé que c’est pire dans certains pays… Mais que nous avons tous des caractéristiques qui nous sont propres… Bref on peut pas comparer les pays.

    J’aime bien ta façon d’écrire car elle reste très factuelle, bel article 🙂

    • ameliemarieintokyo

      25 novembre 2016

      Merci d’être passée par là :). C’est tout à fait vrai!! Et merci beaucoup de ton gentil commentaire! Je m’accroche!

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