365 Jours de Tokyo: Day 4

365 Jours de Tokyo: Day 4

00:34 Il serait temps de dormir. J’étouffe un bâillement. Encore une dizaine de minutes, le temps de finir cet épisode de The Crown*. Je ne savais pas du tout que la reine d’Angleterre avait eu une telle jeunesse. Tiens, à quoi ressemblait-elle à 30 ans? Direction Wikipédia. Au fait, son oncle, il a vraiment abdiqué pour une histoire de divorce?

01:20 J’en sais plus sur la famille royale. Mais ça me fera une belle jambe. Au travail. Demain. Enfin dans quelques heures. Je soulève le rideau. Est-ce qu’il neige? Non. Foutaises. Il ne va pas neiger. On est à Tokyo.

***

7:30 Je cherche désespérément mon téléphone qui vibre quelque part sous un oreiller. Cela fait des jours que je songe à changer la vibration que j’ai personnalisée. Le chauffage s’est mis en route. Je me glisse hors du lit, soulève un pan de rideau. Bah ça alors. Des flocons. J’ouvre la fenêtre pour prendre une photo. Les lève-tôts sont déjà affairés sur Twitter. J’en profite pour m’occuper de la page pro de l’entreprise. Comme prévu, les transports de Tokyo sont perturbés. L’horreur de l’heure de pointe démultipliée.

Vous savez tout ce qu’on dit sur l’heure de pointe au Japon? Les employés de station aux gants blancs qui vous poussent, les wagons à 300% de leur capacité, le cauchemar des gares bondées? Tout est vrai. Enfin. Cela dépend des stations. Des heures aussi. Mais c’est vrai, hein. Jusqu’ici, ça ne m’est arrivé qu’une fois. Et encore. J’ai renoncé au train et je suis finalement partie à pied. C’est vous dire. Claustrophobes, s’abstenir. Pas encore convaincus?

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Bottes. Gants. Yosh. Je suis parée. Flûte, ma carte de transport? Je retourne dans la chambre. Avec mes chaussures aux pieds. Allez va. Je laverai le sol ce soir. Ma carte traine sur le sol. Bingo.

Dans la rue, un petit air de fête. On patauge, on glisse, mais l’ordinaire s’est paré d’un peu de magie. De l’extraordinaire. Du moins les 10 premières minutes. Les parapluies sont de sortie. Ma poche vibre. Esclavagisme moderne et volontaire. Je tente d’attraper mon téléphone. Ma carte de transport tombe dans une flaque. Je râle. Enlève mon gant. Tente de me baisser tant bien que mal, le parapluie coincé dans le cou. Carte en main, je me relève. Où est mon gant? Dans la flaque. Bien sûr. Bien sûr.

Je hais la neige.

365 Jours de Tokyo: Day 4

***

Assise dans le métro, je me laisse ramollir par la douce chaleur des radiateurs situés sous les sièges. Y a pas à dire, le Japon, parfois c’est le confort. Et parfois, non. L’isolation pourrie des appartements par exemple. On y meurt de chaud en été. Et de froid en hiver. Sans doute là une torture volontaire, un chemin vers le Zen.

Une publicité vante une école de langue. Une autre, un remède miracle. « Le médicament pour ceux qui, même malades, veulent travailler ». Bande de fêlés. Le dernier scandale en date? Le suicide de cette jeune femme. Elle bossait dans une grosse boite de com’. Suicidée, la pauvre, après avoir bossé tant d’heures. On blâme la direction. Et qu’est-ce qu’on découvre? Que les employés eux-mêmes cachent leurs heures supp’. Pour ne pas gêner la boite. Vous comprenez. Il en faudra, du temps, pour que ce pays change. Première mesure mise en place dans l’entreprise punie, l’extinction des feux à 22h. Et qu’est-ce qu’on découvre? Que les employés rallument la lumière. Ça vous fait rêver?

11:45 La petite à côté de moi se tient sagement. Militaire, presque. Huit ans, peut-être. Elle a de longs cils noirs. Dans ses yeux, on lit une vivacité d’esprit, une curiosité sans fin. Après m’avoir jeté un regard, elle descend à Waseda. Son sac de cours est quasiment plus grand qu’elle. À l’uniforme bleu marine, je me dis que c’est sans aucun doute une élève d’une école privée. Peut-être même associée à cette université prestigieuse. Du moins officiellement. Parce que vu l’état d’alcoolisme de ses étudiants, pour le prestige, on repassera.

11:59 Alors que je traverse le portique de la gare, je surprends le regard d’ennui du jeune employé, assis le dos droit dans son bocal. Il pousse un soupir. Combien de passages depuis ce matin? 20 000? 30 000? Bien plus. Je m’imagine qu’à ses yeux, les passagers se mêlent, non. Se fondent. Oui, voilà, se fondent en une masse colorée, difforme. Unique. Monstrueuse presque. Je croise ses yeux l’instant d’une seconde. J’étouffe un rire dans mon écharpe. Avant de m’étrangler sur les 165 yens prélevés sur ma carte. Ah ah. Mon abonnement était valide jusqu’au 23. Tu faisais la maline avec ta facture de gaz payée.

***

14:00

– Il fait sacrément froid, eheheh!

J’attrape l’oshibori** que me tend la grand-mère. Ce restaurant est devenu le repère officiel de l’équipe. Petit, chaleureux. Une grand-mère dure d’oreille, un cuisinier qui ne parle pas. À la radio, des airs classiques. Je commande le même menu. Les clients se font des sourires. C’est un repère d’habitués. J’aimerais reprendre du riz. C’est gratuit.

– Sumimasen (Excusez-moi).

– Su… Sumimasen!

Elle est plongée dans sa caisse enregistreuse.

– SU-MI-MA-SEN!

Le cuisinier se tourne vers la salle. « Oy! » crie-t-il à la petite vieille qui sursaute.

– Hai, hai, douzo!

Rires étouffés des clients.

On parle du travail au dessus de nos plateaux. À voix basse. Sensation surréaliste pour moi qui m’envisageais au chômage ad vitam eternam.

Nous sommes les seuls encore assis. Repus. On savoure une minute de calme. Sur l’étagère en bois, une poupée russe. Elle a l’air authentique. Le cadeau d’un client?

Il est temps de prendre un café vite fait au conbini. Une étape pour se redonner du courage. Les rues sont vides. Les tokyoites n’aiment pas la neige.

***

15:00 Dans le bureau, températures tropiques. Je jette un oeil au thermostat. 29°C.Je m’étrangle. Put… Bordel de nouilles.

– Il ne fait pas un peu chaud?

Euphémisme.

L’Espagne hoche vigoureusement la tête, la sueur perle sur son front. On transige à 26°C. Qui finira à 24°C en douce. Ils ne remarquent même pas. Typique.

Picotements. Aïe. J’ai mal à la gorge. Oh non. Si. Non. Si. Encore un weekend de niqué en perspective. Je suis encore dans le déni … Ha … Ha … Hatcha! On se regarde tous. La première à tomber, ce sera moi. Les heures s’égrènent lentement. Les employés s’en vont un à un. La stagiaire étouffe un rire, à l’accueil.

Je remballe mes affaires. La deuxième partie de ma journée de travail se déroule au sein même de l’école. Une obscure logique managériale.

19:00 Je lève les yeux depuis la réception. Le calme règne. Ma gorge est définitivement perdue. Demain, je serai aphone. Ça m’arrange, une réunion interminable est au programme. Un email. Deux emails. Bâillements.

Sourires. Discussions cordiales. Les élèves qu’on aime. Ceux qu’on ne connait pas. Les visiteurs. Et puis le calme. Un à un, les professeurs s’en vont. Je lève les yeux. Je suis restée après l’heure de mon shift, absorbée que j’étais. Par un tableur Excel. Non, vraiment. Que m’arrive-t-il?

L’air est vif, mais je dévale déjà les escaliers de la station. Pour arriver aux portiques, je calcule soigneusement mon itinéraire. Il faut couper au travers de la masse, robotique, en sens inverse. Odeur de vinasse. Humidité ambiante. Un air chaud souffle depuis le plafond. Je me faufile dans le wagon. L’homme devant moi, une véritable boule emmitoufflée dans son manteau, regarde un anime sur un mini-lecteur DVD. L’air satisfait. Je sens la désapprobation tacite des deux salarymen qui se tiennent près de moi. Bande de menteurs. Prétentieux. Si votre vice ne réside pas dans l’animation japonaise, je suis sûre qu’on trouvera bien un, voir deux eroge*** sur vos ordinateurs.

« Waseda. Waseda. Faites attention à la marche« 

Sur le quai, une femme, le visage rouge, appuyée contre le mur. Dans sa bouche, un pocky**** qu’elle machouille lentement. Une grimace. Elle croque un peu plus le bâton chocolaté. S’éponge le front brillant avec sa manche. Mes deux grognons de salarymen désapprouvent du regard. Elle est sans doute saoule. 20:20. Aucune surprise. Nouvelle grimace. Le train s’ébranle. Je n’aurai pas le fin mot de l’histoire.

***

*Série télévisée retraçant les premières années de la Reine Elizabeth II.

**petite serviette pour les mains.

*** Contraction d’ero et game. Jeux vidéo érotiques.

****Biscuit similaire à nos Mikado.

365 Jours de Tokyo: Day 4

23 novembre 2016
25 novembre 2016

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7 Commentaires

  1. Répondre

    Fred

    25 novembre 2016

    Tout d’abord bravo,
    Première fois que je m’intéresse assez pour retourner sur un blog et ça c’est subarashii
    La raison est que grâce à tes textes j’ai l’impression de me retrouver au Japon cela me rappelle tellement de bon souvenir même comme tu le dis tout n’est pas rose mais temps efface les mauvais =)
    J’ai même presque envie de dire c’est dommage que j’arrive aussi tôt dans cette série car j’aurais préféré la lire d’un trait ou presque.
    Continue comme ça et Ganbate pour continuer tout du long.

    • ameliemarieintokyo

      25 novembre 2016

      Merci Fred! Ton commentaire me fait très plaisir. Je suis contente que cela fasse remonter des souvenirs. Parfois les dégradés de rose, c’est bien aussi ;). Et merci, je m’accroche pour continuer!

  2. Répondre

    guesh33

    25 novembre 2016

    Excellent! J’adore le format des derniers posts. J’attends la suite avec impatience

  3. Répondre

    Kenza

    25 novembre 2016

    J’aime vraiment que tu te sois remis à écrire ! 🙂

  4. Répondre

    tetoy

    24 novembre 2016

    Eeeeeh beh ! Je pensais qu’on pouvait encore rentrer dans le métro malgré ce monde. Je suis tenter de faire la même chose à Lyon. Pas dit que j’ai la même réaction des gens… Je reviens demain 😉

  5. Répondre

    Thibaut

    24 novembre 2016

    C’est de mieux en mieux à chaque épisode ! Ganbate !

    • ameliemarieintokyo

      24 novembre 2016

      Merci beaucoup de ce gentil commentaire, et bien sûr, de me lire :).

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