365 Jours de Tokyo: la Visite Médicale du Travail (day 15)

365 Jours de Tokyo: Day 15

00:37 Chuintement de la porte d’entrée. Bruit de pas. L’ascenseur qui s’ouvre. Bruit de pas. Clefs. Porte. Claquement de porte. Bruit de pas. Arrêt. Bruit de pas feutrés. Mon voisin a enlevé ses chaussures. La porte du placard qui coulisse. Claque. Bruit de pas. Il est dans la salle de bain. L’eau qui s’écoule dans la tuyauterie. Je ferme les yeux.

***

7:30 Tzz. Tzz. Tzzzzz. Tzzzzz. Tzz. Tzz. Tâtonnement à travers les draps. Bon dieu de portable. La bouilloire qui chauffe. Dans le couloir, les portes s’ouvrent. Un nouveau jour.

***

365 Jours de Tokyo: Day 15

13:19 J’attrape mon manteau et mon sac à main. Direction la clinique Kudan. Humeur d’un lundi. Je monte les quelques marches et pousse la porte non sans prendre une seconde pour lire l’écriteau « Prière de fermer la porte car le chauffage est allumé». Le long des murs, des sièges. Des hommes assis attendent, blasés. La plupart sont en peignoirs. Un jeune salaryman, un masque blanc sur le visage, porte ses vêtements. Je suis un peu rassurée. Une petite vieille, bien à ses aises, trottine dans le couloir, en pyjama, avec un plaid sur les épaules. Face à moi l’ovale de la réception. Je repère l’accueil des rendez-vous pour les visites médicales. Dossier en main je me plante devant la jeune femme. Elle sourit, cligne des yeux. Je sens une légère hésitation. Non, non, cocotte, je suis bien au bon endroit.

– Je suis le rendez-vous de 13:30.

Elle cligne des yeux. J’ai parlé japonais, tout rentre dans l’ordre. No panic. Noo pa-ni-kku. Elle prends ma carte de sécurité sociale. Ame… ouhputainilestmégalongcenom. À tous les coups. Elle plisse des yeux, comparant ma carte et mon dossier. J’ai passé une bonne demi-heure à remplir leurs fichus papiers.

« Est-ce que vous pensez que vous marchez plus vite que les gens de votre âge?«

Qu’est-ce que j’en sais moi?

« Est-ce qu’il vous arrive de diner dans les 2 heures avant d’aller vous coucher? Plus de deux fois par semaine? Plus de trois fois par semaine?»

Je cherche la case « j’en sais rien ». Peine perdue.

Elle jette un rapide coup d’oeil aux questions. Ah, je sens qu’un passage l’embête.

– Vous buvez de l’alcool?
– Pardon?
– De-l’-al-co-ol? Vous buvez?
– Oui, c’est pour ça que la case est cochée.
– … Plus ou moins de deux fois par semaine?
– C’est à dire que c’est plutôt en terme de fois par mois que…
– Donc plus de deux fois par semaine?
– … Mettez moins de deux.

Sourire de contentement, elle peut cocher une des cases que j’avais délibérément délaissées, ne m’y retrouvant pas. Elle me demande si j’ai des sutokkingu? Parce que dans mon cas, je n’ai pas besoin de me changer, mais il faut enlever les sutokkingu. À mon tour de cligner des yeux. Elle lève un peu sa jambe et me montre son collant. Ping. Reboot de mon système. Compris poulette, j’enlève mes collants. Elle me désigne une zone pour se changer et me parle de chaussons. Ouais, ouais, je verrai quand j’y serai. Je trottine jusqu’à la petite entrée avec un peu d’appréhension. Je coulisse la porte côté femme. Rangées de casier. Boites remplies de peignoirs, de plaids et de chaussons à usage unique. Au fond, deux cabines pour se changer, un lavabo et un miroir.

365 Jours de Tokyo: Day 15

Je ressors pas peu fière d’avoir évité de faire une connerie jusque-là. La réceptionniste me désigne les sièges devant la salle d’examen numéro 2. Le jeune salaryman ressort de la salle 3 et s’assoit à côté de moi. Il a l’air exaspéré. Je ressens beaucoup de sympathie pour ce jeune homme.

Rubufu A… Ameri…Ma
– Oui, c’est moi! Pas la peine de…
ri érenu marinu sama.
– …dire tous mes prénoms…

Je fais face à un toubib’ aussi aimable qu’une porte de prison. L’infirmière me dit de déposer mon sac à main dans un panier et de m’asseoir sur le tabouret. Le long du mur un lit d’examen. Couvert de dossiers comme le mien. Ouverts. S’il prenait la fantaisie à un patient japonais de s’enquérir de la santé de ses petits camarades, il aurait le champ libre.

Devant le médecin, c’est comme si je n’existais pas. Il prend ma tension, écoute mon coeur. Pas un seul échange de regard, pas un mot. Je suis devenue un steak. Au milieu d’autres steaks. Et dans cette usine, on vérifie que nous sommes de bons morceaux de viande.

On me tend mon dossier. Direction salle numéro 3. Il faut que je dépose le dit dossier dans un plateau et que j’appuie sur la sonnette. Ding, ding. Une infirmière pointe le bout de son nez, attrape mon dossier.

Rubufu Ameri…Ma
– Oui, c’est…
– …riérenumarinu sama.
– Moi.

Hop, on enlève les chaussons. Je monte sur un pèse-mesure-personne. Elle remplit avec application les cases. Hop. passage direct en salle numéro 4. La vue. Elle me fait m’asseoir devant une machine à l’utilisation obscure. Elle allume la machine tout en m’expliquant le fonctionnement.

– Donc quand vous voyez, vous poussez le joystick, haut, droit, gauche, droit. Si vous ne voyez rien vous appuyez sur la croix.
– Hein?
– Vous voyez, vous poussez. Vous voyez pas, c’est ce bouton.
– Mais voir quoi?

Je l’exaspère. Elle m’exaspère. L’ennui est réciproque. Elle éteint la machine, la rallume et me redit la même chose mot pour mot. Mais en parlant plus fort. Meuf, je ne suis pas sourde. Je laisse tomber l’infirmière et j’essaye de comprendre par moi-même. C’est à dire que j’appuie n’importe comment en priant que le sens vienne à moi. Soudain, le sens vint à moi.

– Ah mais bordel, votre machine, elle est vachement compliqué à comprendre!

Je réalise dans la minute que la vision, c’est culturel. Nous utilisons les lettres,  ils utilisent un cercle à la con, pardonnez moi l’expression, mais sur le coup je cherchais ce qu’il fallait voir.

365 Jours de Tokyo: Day 15

Elle m’entraîne dans la cinquième salle d’examen. Allongée sur un lit, elle me colle des pinces aux chevilles et me colle des électrodes sur le corps. Pas une explication. J’essaye d’être docile.

– Prenez votre dossier et allez en salle numéro 6.

Doux Jésus, c’est un vrai labyrinthe. Mes chaussons font un doux bruit sur le lino du couloir. Shoushouuu. L’infirmière de la salle numéro 6 m’entraîne vers la salle de radiographie. Je m’arrête net.

– Je n’ai pas besoin de la radio.
– Ah vous ne comprenez pas le japonais!
– Non, je n’ai pas besoin de faire la radio.
– Vous comprenez le japonais?
– … Je ne ferai pas la radio.
– Ah, très bien, vous n’avez pas besoin de la radio. Passez en salle numéro 7.

Ce dialogue de fous a suffit à m’épuiser mentalement. Salle numéro 7. Prise de sang. Une autre infirmière.

– Vous n’avez pas de problème avec l’alcool?
– Pardon?
– L’alcool?
– L’alcool?
– L’alcool.

Je cligne des yeux. Je singe me nettoyer la peau avec un regard interrogateur: cet alcool la? Elle hoche, satisfaite qu’on se soit comprise. Je dis que non, pas de problème. On fait comment en France déjà? On ne m’avait jamais posé la question, alors du coup… Eh mais attends. Elle va la faire comme ça, moi assise sur le tabouret le nez en face des flasques?! Avec des gens qui passent autour?

– Vous être sur le lit?
– Hmm… Non… Ça devrait aller…
– Tendez votre bras. Plus en avant.

Je tends le bras, crispée.

– Votre visage est livide, on va vous allonger hein, je n’ai pas envie que vous tombiez.

Elle presse l’endroit où l’aiguille est entrée avec une bande élastique à scratch.

– Voilà votre dossier. Passez à l’accueil. Vous gardez ça sur votre bras au moins 5 minutes.

Je vois la porte d’entrée par laquelle je suis arrivée dans la clinique. La boucle est bouclée. Je suis de l’autre côté de l’ovale de la réception. Je suis un steak pas suffisamment endommagé pour qu’on me retienne. Je tends mon dossier, làs !

– C’est fini.
– Oui! Veuillez garder l’élastique 5 minutes. Vous le déposez ensuite dans le boîtier. Ah, vous n’avez pas fait la radio. Pourquoi?

Dans ma tête défile les raisons longues comme le bras: parce que le Japon est un pays merveilleux, mais parfois arriéré, qui continue de faire des radiographies annuelles du thorax, tous patients confondus, suite à une loi de 49 et qui fait fi de toutes les études ayant depuis démontré que ça ne servait pas à grand chose, sinon augmenter l’exposition des gens aux rayons x pour rien, ah et d’ailleurs votre pays a le plus fort taux de cancers résultant potentiellement d’examens de radiographie, hein, mais…

– Parce que je n’en ai pas besoin.
– Très bien! Bonne journée.

Je m’assoie. La grand-mère emmitouflée dans son plaid s’amuse sur son téléphone. Le salaryman a l’air de faire la sieste. J’attends mes 5 minutes.

***

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6 Commentaires

  1. Répondre

    Eva

    7 décembre 2016

    En juon je suis allee chez un ophtalmo pour la premiere fois et quand je me suis retrouvee devant ces cercles pour le test de la vision je ne comprenais pas non plus. L’infirmiere etonnee m’a gentillement explique qu’il fallait dire ou on voyait l’ouverture, en haut, en bas, a gauche, a droite. Ils doivent se dire que ce doit etre pareil dand tous les pays -_-

  2. Répondre

    Sarah

    6 décembre 2016

    Moi aussi j’ai pas mal ri en lisant cet article ! C’est très chouette ces péripéties quotidiennes, c’est devenu l’un de mes rdv journaliers^^. C’est complètement différent d’en France la visite médicale, et ça semble bien plus fastidieux quand même !

  3. Répondre

    Shinji

    5 décembre 2016

    J’ai du retard dans mes lectures alors que tu n’en as pas dans tes publications malgré ton emploi du temps de fou ! Bravo, c’est toujours un plaisir de te lire et de découvrir des aspects du Japon qu’on ne peut connaître par le tourisme.

    • ameliemarieintokyo

      6 décembre 2016

      Bonsoir! Merci énormément de ce très gentil commentaire. Cela m’aide beaucoup de recevoir ces messages d’encouragement. Je m’applique à toujours faire mieux et à essayer de transmettre de nouveaux aspects du Japon. Merci de prendre le temps de me lire!

  4. Répondre

    tetoy

    5 décembre 2016

    J’ai ri. Merci 🙂
    On sent la solitude que tout le monde peut ressentir dans ce processus qu’est la visite médicale. Mais avoir un aperçu de la version Japonaise n’en ai que meilleur 😀

    • ameliemarieintokyo

      6 décembre 2016

      Tant mieux! C’était le but :p. Effectivement on se sent assez seul…Encore plus lorsqu’on ne communique pas dans sa langue et que ça peut amener une certaine frustration de ne pas être mieux informé!

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