365 Jours de Tokyo: Nocturne (day 14)

22:53 Le quai est bondé. Shibuya. J’attends la Yamanote. Étouffe un bâillement. La foule se presse autour des portes qui s’ouvrent. Je vais droit sur la porte opposée et me cale dans l’angle. Devant moi, deux hommes, contre la porte. Le grand brun, cheveux plein de gel est habillé de noir. Il a des bottes à lacets. Militaire. Une lourde ceinture grise. Il porte un blouson en cuir.  Lové contre lui, un homme plus jeune. Chapeau noir, manteau crème. Long. Il est plus petit. Boucle d’oreille. Il rentre le menton dans son écharpe. Son compagnon lui murmure quelque chose à l’oreille, et l’enlace discrètement du bras droit. Je suis la seule à voir, car ils sont contre la porte. Le plus jeune boude. Il pianote sur son téléphone. LINE. La conversation défile. Ils sont très proches, mais personne ne le remarque, dans la foule compressée du wagon.

« Harajuku, Harajuku… »

Les portes s’ouvrent. Le plus grand sort d’un bond, attrape son ami par la main. Ils courent sur le quai. Insolence de la liberté.

***

« Yoyogi, Yoyogi… »

22:57 Deux collègues entrés derrière moi à Shibuya se disent au revoir.

Otsukaresama*!

L’homme resté seul porte un imper trop grand. Il est vraiment très maigre. Coupe en brosse, cheveux déjà grisonnants alors que la trentaine se lit sur son visage. Il tient sa mallette en cuir des deux mains. Devant lui. Il regarde les buildings de Shinjuku défiler par la fenêtre.

***

« Shinjuku, Shinjuku… »

Le train s’arrête un moment. Sur le quai d’en face, un couple. Ils s’inclinent. Son train à lui est arrivé et déjà les gens montent à bord. Elle, elle prend le train dans l’autre sens et attend sagement en ligne. Il lui dit au revoir de la main et disparait dans la foule. Elle se tourne face aux rails. En une demi-seconde, son visage passe du sourire à une tristesse infinie. Elle semble se replier sur elle-même. Coquille vidée de toute volonté. Déçue peut-être? Espérait-elle quelque chose? De sa main gauche, elle remet ses cheveux en place. Mi-longs, parfaitement recourbés aux pointes. Elle touche sa frange, elle aussi impeccable. Peau de porcelaine. Elle porte une jolie jupe et le manteau populaire de la saison. Combien d’heures lui auront été nécessaires pour se transformer en parfaite poupée? Quelques secondes passent. Va-t-elle se retourner? Oui. Elle prend tout son courage à deux mains, et se retourne, le cherche du regard… Les portes de mon wagon se referment et le train lentement quitte la station.

***

« Takadanobaba, Takadanobaba… »

23:13 Rue Sakae. Passés les clubs d’hôtesses, les crieurs de restaurants et les néons, la rue devient sombre. Plus calme. Un cuisinier se grille une cigarette appuyé contre un mur, pas loin des bâtiments qui ont pris feu quelques semaines auparavant. Triste affaire. Un pressing et deux restaurants détruits.

365 Jours de Tokyo: Day 14

Les passants ne pouvaient pas emprunter la rue durant les quelques jours qui ont suivi l’incendie. Désormais praticable, seuls les abords immédiats des trois bâtiments sont interdits et encadrés de plots.

Je tourne la tête, attiré par le chuintement d’une porte qui se ferme. Dans le hall d’entrée d’un immeuble carrelé de noir, un couple. Ils se tiennent face à face. Elle est petite et il est légèrement plus grand qu’elle. Mon regard glisse sur eux, alors qu’il lui attrape avec douceur le visage entre ses mains. Elle laisse échapper un petit rire nerveux qui lui secoue les épaules. Il ramène ses cheveux en arrière et penche son visage pour l’embrasser.

***

23:25 Sur le parking du 7eleven**, deux officiers de police et un policier de proximité***. Ils entourent un homme, sans non plus être trop près. Le policier a le pied appuyé contre une barrière et tient un porte-formulaire dans une main. Il regarde au loin. Les deux officiers, aux gants blancs, discutent avec l’homme, un vieux, cheveux blanc. Il pue et il a l’air agité. La tension est palpable mais les officiers ont le visage serein.

365 Jours de Tokyo: Day 14

Alors que les portes s’ouvrent devant moi pour sortir, j’aperçois une petite profondément endormie sur le siège bébé d’un vélo. Elle a la tête penchée sur le côté, ses longs cheveux tombés devant les yeux. Visage rond et poupin, joues rougies par le froid. Non loin, les policiers à la patience infinie, écoutent encore le vieil homme, assis contre la vitrine du magasin.

***

*Otsukaresama ou plus poliment, otsukaresamadesu, expression difficilement traduisible, mais qui sert de salutation lorsque des collègues se disent au-revoir  (« merci pour ce bon / dur travail »)

**Chaine de convenience store (conbini) magasins ouverts 24/24

***Au Japon, il existe une distinction entre les officiers de police (rattachés au commissariat) et les policiers de quartiers (rattachés au koban, plus petite unité de poste de police) – de proximité, aussi appelés o-mawari-san. Ils n’ont pas le même statut, uniforme, ni les mêmes autorisations. Si un policier de quartier souhaite travailler en commissariat, il lui faut passer un examen.

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2 Commentaires

  1. Répondre

    lazuli 羅守璃

    5 décembre 2016

    Tu as du courage de continuer a ecrire cette serie^^ franchement bravo!! j’aime bien le style, ca me rappelle certaines nouvelles que j’ai lu dans le passe^^

  2. Répondre

    Camomille

    5 décembre 2016

    J’aime beaucoup ta façon d’écrire, ton sens de l’observation et du détail! C’est un beau projet que ces articles quotidiens! 🙂

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