Récemment, j'ai réalisé que mon japonais s'émoussait quelque peu. Bien que je vive à Tokyo, je n'ai globalement pas besoin d'employer un japonais très compliqué au quotidien... Oups ! J'ai donc eu envie de me replonger un peu dans mes livres et cela m'a inspiré un article sur l'argot japonais.

L’argot japonais est particulièrement riche et en plus d’un vocabulaire coloré, il se délecte de malmener les règles de grammaire nipponne. Ainsi, dans un contexte familier, les japonais n’hésitent pas à se passer des particules, ces morphèmes courts qui confèrent aux mots leur fonction grammaticale, à raccourcir les conjugaisons ou encore à en mélanger les formes.

Pour découvrir plus en avant ce qu’il advient de la grammaire et de la conjugaison en général, je vous invite à aller jeter un oeil sur la page Wikipédia qui est, ma foi, plutôt complète.

L’argot, qui flirte donc avec le registre familier japonais, est très souvent connus des apprenants ayant été exposés à cette belle langue via la culture populaire (manga, anime, jeux vidéos) avant qu’ils ne l’étudient dans un contexte académique. Certains auront pu ainsi (ap)prendre de mauvais réflexes. En soi, ce n’est guère dramatique, mais cela entraine parfois des difficultés lorsqu’il faut maîtriser un japonais plus poli. Les nuances complexes des divers registres de politesse se heurtent à la connaissance d’un japonais pratique et familier qui déjà permet de bien communiquer.

Cette petite digression mise à part, je trouve l’argot japonais très intéressant à découvrir, car il en dit long sur la société. J’ai fait ici la sélection d’une dizaine de mots étudiés lors de mes classes de japonais.

1. De l’onomatopée au verbe : チンする (chin suru)

Que fait un micro-onde lorsqu’il a finit de réchauffer votre plat ? Il sonne ! Ce petit bip final et annonciateur d’un bon repas chaud a donné naissance à l’onomatopée チン (chin). Puis, de fil en aiguille (ou devrais-je dire, de plat en plat ?), les japonais lui ont accolé le suffixe する (faire). Bip ! Voilà comment est né le verbe argotique « réchauffer au micro-onde ». 

2. Quand un animé amène un nouveau mot d’argot japonais : まったりする (mattari suru)

Le mot まったり(mattari) nous vient du Kansai. Son sens premier, « une saveur légèrement corsée qui se révèle lentement en bouche » appartient au vocabulaire culinaire. Mais le voilà propulsé sur le devant de la scène dans la série animée Ojarumaru, diffusée sur la chaine NHK en 1998, avec un sens bien différent. Dans cette série, まったり est employé pour décrire le caractère d’une personne détendue, insouciante et appréciant de ne rien faire de particulier. De là nait le verbe (encore une fois, en collant le verbe する  en suffixe) « se détendre ». Ce mot d’argot n’est pas loin d’être péjoratif, car au Japon, le concept de se détendre détonne avec l’ambiance excès de travail et semaine de 100 heures !

3. Avoir les pétoches se dit ビビる (bibiru)

Voilà bien un mot d’argot japonais que l’on entend très fréquemment dans les shonen, car ビビる se traduit par avoir peur, être nerveux ou encore… Se dégonfler !

4.1 Pêcho les filles dans la rue : ナンパする (nanpa suru)

Malgré des années de reportages à sensation sur la sexualité (ou l’absence de) des japonais, la drague de rue existe tout de même bien au Japon. Ouf ! C’est même pas loin d’être un sport nocturne à Shibuya. Pêcho les filles, donc, se traduit par ナンパする. Cela consiste à inviter une parfaite inconnue à partager une pizza ou pousser la chansonnette au karaoke, en tout bien tout honneur. Je ne me l’explique pas, mais ナンパ vient de 軟派 (nanpa) qui signifie « modéré » (par exemple « un parti modéré »). Lorsqu’il n’est pas accompagné de する, ナンパ désigne un « séducteur ».

4.2 Pêcho les mecs dans la rue : 逆ナンする (gyakunan suru)

Parce que les filles ont bien le droit de draguer aussi ナンパする forme une paire avec 逆ナンする. 逆 signifie « l’inverse », « le contraire » et ナン est juste un raccourci de ナンパ. Astucieux !

5. Oups… でき婚 (dekikon)

でき婚 est un parfait exemple de l’amour des japonais pour les contractions de mot et de phrases. Ce mot d’argot japonais fait référence à un mariage (un peu honteux) résultant d’une grossesse « surprise ».

Il joue premièrement avec la contraction du verbe できる (dekiru) et du verbe しまう (shimau), au passé : できてしまいました (dekiteshimaimashita) ou très familièrement できちゃった (dekichatta). Le premier verbe signifie « faire », « pouvoir faire » mais aussi « faire un enfant (tomber enceinte) » dans la phrase 子供ができました (kodomo ga dekimashita = faire un enfant). Le japonais étant une langue contextuelle, 子供が peut être omis. Le second verbe, lorsque combiné avec d’autres, ajoute la nuance que l’action est arrivée par accident, qu’elle a été effectuée sans qu’on en ait eu la volonté. La première partie traduit donc l’idée d’une « grossesse accidentelle ». Enfin, 婚 (kon) fait référence à 結婚 (kekkon) : le mariage.

でき婚 est un tout petit mot qui résume une très longue phrase : 子どもができてしまいましたから、結婚しました, « je me suis marié(e) / nous nous sommes mariés parce que j’ai eu / nous avons eu une grossesse non prévue ».

Vous imaginez que でき婚 est connoté négativement. Il lui existe un pendant un peu plus positif, おめでた婚 (omedeta kon) : un mariage « béni ».

6. L’importance de l’âge avec le petit mot タメ (tame)

Au Japon, la hiérarchie sociale accorde beaucoup d’importance à l’âge. C’est pourquoi le registre varie selon que l’on parle à un aîné ou une personne plus jeune. Vous connaissez très certainement les mots 先輩 (senpai, ainé) 後輩 (kouhai, junior) pour évoquer ces relations. Et bien タメ se loge entre les deux et marque l’appartenance à la même année de naissance et de manière implicite, une camaraderie naturelle.

Durant l’ère Showa,  est un terme de jeu désignant la combinaison de deux dés montrant la même face. Puis, le mot évolue, signifie d’abord « l’égal », est repris par les yakuza dans les années 60 pour dire « le même ». À la fin des années 80, タメ est couramment utilisé pour dire « de la même année de naissance » ou à l’école « de la même année scolaire ».

De タメ vient タメ口 (tame kuchi), littéralement, la « même bouche ». L’expression désigne une personne qui fait preuve d’une grande impolitesse en parlant familièrement avec quelqu’un sans respecter les conventions sociales.

7. Le nombril du monde, c’est moi : 自己中 (jikochuu)

Encore une fois, nous voilà avec une contraction. 自己中 nous vient de 自己中心的 (jiko chuu shin teki) qui se traduit par « égoïste », « égocentrique ». Ce mot désigne une personne persuadée d’être le centre du monde et n’ayant absolument aucun respect ou considérations pour les autres. Gloups.

8. Être à fond avec ハマる (hamaru)

Avouez-le, lorsque vous avez enfin déballé le dernier jeu Zelda, vous n’avez pas lâché les manettes plusieurs heures (jours, mois ?) durant. Vous étiez à fond dedans, absorbé par toutes ces quêtes annexes, oubliant au passage que Link est plus ou moins sensé sauver le royaume d’Hyrule.

En japonais, être totalement accro et absorbé par un passe-temps ou quelque chose de nouveau se traduit avec le verbe ハマる. À l’origine, ce mot signifie être adapté, compatible ou encore en harmonie. En gros, vous êtes en parfaite harmonie avec votre nouvelle passion (Zelda). Vous comprenez donc que ce verbe s’utilise principalement pour parler de ses passe-temps plutôt que de son boulot…

9. Vous n’avez rien à perdre : ダメもと (damemoto)

Cette expression argotique traduit l’idée d’essayer parce que de toute façon, vous n’avez rien à perdre ». Voilà, c’est posé. Vous essayez sans avoir l’ambitieux espoir d’en retirer quoique ce soit, parce que la situation semble perdue d’avance. C’est là aussi une contraction assez rigolotte de 駄目でもともと (dame de moto moto) : « c’est inutile dès l’origine / départ ».

10. Et bam, les bougies : アラサー

Je pense honnêtement que ce mot d’argot japonais et ses compères du genre méritent un article à part entière. アラサー, apparu dans les magazines de mode dans les années 2000, désigne la catégorie de femmes qui ont la trentaine. C’est la contraction de l’anglais « around thirty » passé à la moulinette de la prononciation japonaise. Gros succès côté marketeurs japonais qui se sont jetés sans aucun état d’âme sur le アラサーマーケット (arasaa maaketto) : le marché des trentenaires. D’ailleurs, fort de cette catégorisation réussie, tous les groupes d’âges, de la 20aine à la 60aine y sont passés ou presque. Cependant, seuls アラフォー (arafoo) et アラフィフ (arafif), respectivement les quarantenaires et les cinquantenaires, sont restés en lice avec アラサー.

J’espère que cette petite sélection vous aura appris (ou faire réviser !) vos mots d’argot japonais. Si mon article vous a plu et que vous en voulez plus (toujours plus !) n’hésitez pas à me le dire en commentaire !

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4 Commentaires

  1. Répondre

    Camomille

    31 janvier 2019

    Article passionnant! J’adore comprendre comment se construisent les expressions, ça en dit beaucoup sur la société japonaise!

    • ameliemarieintokyo

      1 février 2019

      Merci ! Et en effet 😀

  2. Répondre

    Emilie

    27 janvier 2019

    J’ai adoré ton article sur les mots d’argot, j’ai étudié le japonais (un peu), je suis curieuse d’en découvrir plus 🙂 merci

    • ameliemarieintokyo

      27 janvier 2019

      Merci beaucoup !! Dans ce cas, je vais faire de future liste !

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