Après son départ, je n'ai pas eu de nouvelles de mon mari pendant 72 heures. Je ne me suis pas inquiétée outre mesure - je ne m'imagine pas le réseau internet particulièrement fantastique en Ouganda.

Après avoir casé mon mari dans son taxi direction la gare de Nippori, je me suis retrouvée désorientée pendant quelques minutes. De retour chez nous, il me restait cependant à ranger le chaos résultant du déballage de sa valise pour y caser les fameux 20 kilos de brochures à la noix. La poignée de la (ma en réalité) valise a d’ailleurs cassé sur les 3 minutes du trajet jusqu’au taxi et à l’aéroport, son bagage a été jugé trop lourd pour les employés, 36 kilos. Résultats, il a dû enfourner une partie des brochures dans un sac plastique duty free et les garder à la main.

Silence radio

J’ai eu un petit message LINE lors de son escale à Dubaï (ou Abu Dhabi, je ne suis plus certaine), puis plus rien. Sur le trajet pour l’aéroport, il avait apparemment enfin eu un e-mail d’un contact sur place. Quelqu’un l’attendrait à l’aéroport de Kampala. Rassurant, donc, mais nous ne savions toujours pas où il irait dormir à son arrivée. À la dernière minute, j’avais décidé de lui commander une moustiquaire de lit, au cas où. Il n’en aura pas eu besoin, mais mieux vaut prévenir que guérir, n’est-ce pas ?

De mon côté, j’affrontais un défi de taille : mon mari est  le cuisinier de la maison. L’homme au fourneau, le roi de la cuisine, le maître des petits plats aussi délicieux qu’ils sont bien présentés. Moi, eh bien, moi je me love sur le canapé et j’attends que les assiettes soient sur la table. Bien sûr, il n’a pas toujours été là pour combler mon estomac, mais après 2 ans de vie commune (enfin, presque 2 ans) et de traitement de princesse, il me fallait trouver pitance par moi-même.

Amélie aux fourneaux

« – Pas de souci, me dit mon coach, c’est une excellente opportunité d’apprendre ! – Certes… ». J’étais un peu dubitative face à l’enthousiasme optimiste de mon coach, coach dont je reparlerai prochainement. Force est de constater qu’il avait mis le doigt dans le mille. J’ai commencé à me faire des petits frichtis. Rien de bien fracassant sur l’échelle de la gastronomie du made at home. Est-ce le pouvoir de la trentaine ? La magie de l’âge adulte enfin assis sur ses acquis ? Ou parce que je me suis habituée à manger de bonnes choses ? Sans doute un peu de tout cela.

Il faut dire, depuis plus de 6 mois, je ne mange que du fait-maison. J’ai fait mes adieux à la nourriture industrielle, aux snacks-crack bourrés de sucre, de gras et d’ingrédients pas très catholiques. Je n’ai plus mis un pied dans un convenience store, un conbini, ces superettes 24h/24, si ce n’est pour payer des factures. Le midi, j’emporte mon déjeuner au bureau et si de temps à autre je n’ai pas le temps, ma solution d’appoint c’est des oeufs durs et une patate douce grillée (petit plaisir que l’on trouve partout au Japon).

Ce mois, donc, aura été l’occasion de me mettre à cuisiner. Moi qui ait toujours clamé haut et fort mon désintérêt pour cette activité, je me suis prise au jeu de chercher quelques recettes et de m’y frotter, l’air de rien. En vérité, j’ai bien sûr des connaissances en cuisine, ne serait-ce que ces rudiments appris par l’observation de mes parents, enfant, et de mes amis une fois adulte. Mais des années de troubles alimentaires et de guerre acharnée avec la nourriture sont passées par là. Psychologiquement, déclarer « je ne cuisine pas » équivalait à « je ne mange pas ».

C’est fou ce que l’on peut changer en 5 semaines.

Pépites du voyage d’affaires en Afrique

Le mari s’est acheté une carte SIM locale et après quelques déboires, le voilà de nouveau en ligne. Nous éviterons les communications téléphoniques – trop gourmandes en data, mais nous pouvons revenir à des échanges quotidiens. « – Qu’est-ce que tu manges ? – Du ragout de matooke. ». Ma foi, il n’a pas l’air de trop souffrir.

voyage d'affaires

De fait, le campement pour les employés de l’entreprise n’est pas trop mal. Il s’agit de bungalows dans une zone sécurisée et gardée par une milice privée. Il séjourne à proximité du chantier de construction dont son entreprise a la charge. Sa mission ? Fonder officiellement la branche locale de la boite – il serait temps, le chantier est déjà bien avancé ! D’ailleurs, il découvre avec stupeur qu’il fallait bien payer les employés et s’acquitter des taxes et que l’entreprise avait donc fait un enregistrement à la va-vite en tant qu’entreprise de réparation automobile…

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’apparemment, en Ouganda, on est peu regardant des détails. D’ailleurs, de la sécurité aussi. Le mari en mangerait son casque lorsqu’il visite le chantier et voit le manque de règles de sécurité et les conditions de travail. Il faut bien sûr principalement blâmer l’entreprise japonaise à qui profite bien entendu cette flexibilité.

« – Ils sont fous… ».

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Côté travail, il panique régulièrement. Un coup c’est son ordinateur (d’entreprise) qui lui refuse l’accès au réseau de données de la boîte. Un coup, on lui demande de faire les plans de développement d’une michi no eki – une station routière. Le comble sera sans doute la venue du plus grand chef de tous les chefs pour célébrer en grande pompe le chantier et cette nouvelle succursale. Si je devais le décrire en quelques mots, « vieux pervers » me vient en tête, accompagné « d’antique relique des années dorées du Japon », « déchet de la société patriarcale » et finalement, « gros con » conclut le sujet. Revenons quelques semaines en arrière.

La visite médicale

Lorsque mon mari a appris son affectation sur cette mission en Afrique, il a immédiatement pris rendez-vous pour débuter le processus de vaccination. En effet, certains vaccins requis sont compliqués à obtenir, limités à quelques cliniques et parfois uniquement sur commande. Par exemple, il faut compter jusqu’à un mois pour le vaccin contre la fièvre jaune.

Le médecin que mon mari a rencontré connaissait apparemment très bien l’Afrique pour y avoir travaillé et entre deux piquouzes, il lui a donné quelques sages conseils. J’en avais parlé à demi-mot sur Twitter, mais maladresse dans le choix de mes mots et le format court imposé par la plateforme eurent tôt fait de voir fuser les accusations de racisme à l’encontre du médecin.

« – Bon… Là-bas, hein, vous n’allez pas au delà du pelotage de seins. D’accord ? Surtout évitez les relations sexuelles, même protégées, hein. Les galipettes, c’est non. – Euh… Oui, certes, mais je suis marié… ».

Sur le coup, ce qui m’avait un peu agacée, c’est que nonobstant son statut d’homme marié, le médecin ait cru nécessaire d’aller sur ce terrain. Le mari, lui, était un peu mal à l’aise parce que c’est un rappel en filigrane de cette image du salaryman qui court les jupons au moindre voyage d’affaires. Voyage tout court, même.

Préjugé ou réalité du sexisme de la société japonaise ? Une collègue japonaise m’avait confié avoir été véritablement blessée des commentaires de ses ami(e)s, lorsqu’elle avait parlé du voyage de son mari en Thaïlande, japonais lui-aussi. « – Je me demande comment on peut me dire avec autant de légèreté, « ton mari va te tromper, tu verras ! Espionne le GPS de son téléphone avec une application, ça vaut mieux ». Ils ne connaissent pas l’intimité de mon couple, ni à quel point nous sommes solides. Enfin mince quoi ! Ça ne me viendrait pas à l’esprit de balancer ça. ». Son mari a une passion, la pêche sportive. Et ce qu’il a pêché, en Thaïlande, ce sont des poissons dont il lui envoyait fièrement les photos dès qu’il avait une minute à lui.

En vérité, le médecin n’était pas complètement à côté de la plaque.

Ne vous étranglez pas sur ce titre, je vous rassure. La prévenance venait de l’expérience, semble-t-il. Car la première chose que m’a dit le mari sur les locaux, ou devrais-je dire les « locales », est qu’elles cultivent la promiscuité avec les hommes étrangers et multiplient les avances. De la femme de ménage en passant par les femmes d’affaires, les ougandaises qu’il a croisé semblaient avoir du caractère et être très décomplexées sur leur sexualité. Il s’est donc retrouvé à devoir défendre sa chasteté durant l’intégralité du séjour.

À l’assaut des femmes, s’est ajoutée la vulgarité crasse du président durant sa semaine de picole et de célébration du boulot fait par les autres pendant qu’il est, lui, grassement payé.

« – Tu devrais essayer les femmes ici… Tu sais, dedans, c’est pas pareil. C’est pas comme au pays. Pourquoi t’essayes pas ? Allez, c’est facile en plus ! »

Mon mari m’envoie des messages désespérés. Il n’en peut plus. « – Amelie, je crois que je ne sais pas travailler… ». Une semaine à écouter les aventures graveleuses du patron (« – Je ne sais plus quelle platitude lui répondre… »), qui par ailleurs l’oblige à boire comme un trou, le critique constamment, l’engueule, l’enguirlande comme un moins que rien. Grassement payé, donc, à saper le moral de ses jeunes employés. Le mec, je le croise un jour, je lui fais la tête au carré. L’abjecte créature de retour au Japon, mon malheureux époux souffle enfin.

Ou presque, voilà qu’on lui demande de rédiger un rapport au sujet d’une réunion à laquelle il n’a pas été convié. « – Mais comment vais-je faire ?! – Écoute, c’est complètement con comme demande, parles-en avec quelqu’un du bureau ». Voilà que son chef, ou plutôt l’un de ses chefs, lui déclare « – Mais, c’est crétin, tu n’étais pas à cette réunion. Je vais le rédiger, moi ce rapport ». Cela tombe sous le sens, et moi, je tombe de ma chaise de surprise. Quelqu’un qui cogite dans cette boite !

De surprenant visiteurs

Son bureau, ouvert sur le grand air, a reçu d’étranges visites… Lorsque ce n’est pas un macaque roublard en quête d’objets à voler, ce sont des lézards colorés, des insectes en tout genre, ainsi qu’un varan (du nil ?) assez impressionnant…

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Le drame, pour le mari, c’est de retrouver des cafards dans la cuisine de sa résidence. Ça, et la femme de ménage qu’il a vu nettoyer avec la même serpillère tour à tour les toilettes, la cuisine et la table à manger.

« – Ne vous fatiguez pas trop s’il vous plait. Vous pourriez juste vous reposer, hein, je ne crois pas qu’il y ait besoin de beaucoup de ménage… – Quoi !? Vous me virez ? Faut me payer 50 dollars par mois !! – Euh non, enfin… – Moi je travaille, je travaille pas, il faut me payer ! ». Du moins c’est le résumé que j’ai eu de leur échange. Traumatisé, il n’aura pas osé utiliser la cuisine du séjour. Aventurier, oui, mais pas fou…

1 Comment

  1. Répondre

    tetoy

    12 novembre 2018

    Ah ouais quand même…
    C’est dangereux de bosser au Japon XD
    Bravo à ton cher et tendre pour avoir tenu le coup.

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