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Justice au Japon

Pourquoi ne vaut-il mieux pas se faire arrêter au Japon… !!

se faire arrêter au Japon

Malgré un pays tout ce qu’il y a de plus moderne (encore faut-il savoir ce que cette appellation signifie) le système judiciaire du pays craint du boudin. Ainsi, il vaut (vraiment) mieux éviter de se faire arrêter au Japon !

Lors de mes études de droit, j’avais eu l’occasion de lire dans mes ouvrages barbants que le Japon s’assoit largement sur la présomption d’innocence. Voire il lui saute dessus à pieds joints. Dans cet article, je vais essayer de dresser un rapide tableau de la situation telle qu’elle est en 2014, avec un maximum de sources.

1. Se faire arrêter au Japon, c’est être coupable

Logique imparable, n’est-ce pas ? Premièrement, la police fait son travail. Si elle vous arrête, c’est qu’il y a anguille sous roche. Deuxièmement, la moindre arrestation un peu médiatisée entraine systématiquement un bashing médiatique digne d’un show hollywoodien. Et ça tourne en boucle sur nos écrans. L’identité et la localisation du coupable – pardon, du suspect – est dévoilée dans les grandes largeurs par la presse s’en délectant. Les membres de la famille n’y échappent pas – encore pire, les enfants. Il n’est pas rare que leurs vies soient bouleversées – détruites, au passage.

« Pour les citoyens japonais et la police, l’arrestation elle-même crée déjà la présomption de culpabilité qui doit seulement être vérifiée par une confession. Ainsi, les rapports d’interrogatoire établis par la police et les procureurs et soumis aux tribunaux de première instance constituent souvent la preuve la centrale considérée dans l’appréciation de  de la culpabilité ou de l’innocence du suspect. »

Japan crime, where is it, 2013

se faire arrêter au Japon

Hop, par là les menottes !

2. Si vous déclarez être innocent, vous êtes suspect !

Logique imparable là encore. Les gens non coupables ne sont pas arrêtés, non ? C’est pourquoi le taux de condamnation de la justice japonaise est de 99%. Par le passé du moins. Le Japon s’en vante, pourtant un tel pourcentage digne d’une élection dans une dictature doit vous faire tiquer. Toujours est-il que, si on vous a passé les menottes et que vous jurez vos grands dieux que vous n’avez rien fait, vous êtes juste un peu obstiné. Conséquence de quoi, vous allez passer un (très) mauvais quart d’heure. En effet, la police a le droit de vous détenir longtemps. Côté droits de l’homme, on s’étrangle. Il est largement accepté d’exercer des pressions psychologiques – voir physiques – afin que vous fassiez une confession. Faute avouée, à moitié pardonnée.

Tactique d’embrouille : oubliez votre japonais. Parlez français (imparable). Ayez l’air confus. Si par le plus grand des miracles vous ne l’étiez pas déjà. Un mot : AMBASSADE. Ne signez rien, absolument rien, sans la présence d’un traducteur et d’un avocat (ja-mais).

« Des détenus étrangers ont fréquemment déclarés avoir été forcés par la police de signer des déclarations en japonais qu’ils ne pouvaient pas lire, et qui n’avaient pas été traduits correctement. »

se faire arrêter au Japon

Ici, c’est plutôt mieux vaut être coupable qu’être innocent et essayer de se défendre.

3. Des droits ? Quels droits ? 

Je récapitule, arrêté.e, vous avez été emmené.e au poste. Vous n’avez pas d’avocat durant la procédure. D’ailleurs à aucun moment vos droits ne sont mentionnés.

« Suivant le Code de procédure criminelle, la police et le parquet ont le pouvoir de contrôler ou limiter l’accès à un avocat lorsque cela est jugé nécessaire pour la sécurité de l’enquête. L’avocat peut être ou non présent durant les interrogatoires à n’importe quel moment avant ou après l’acte d’accusation. »

Pendant 48 heures la police vous interroge et puis, tranquille, entre deux pauses cafés, elle obtient du parquet une prolongation – de 10 à 23 jours. Jusqu’ici, aucune poursuite judiciaire n’a encore été décidée. C’est le système du daiyô kangogu, une prison de substitution pour les suspects, sous l’autorité de la police ayant ainsi tout le loisir de les interroger.

Solution : aucune. Nada. Vous n’avez aucune échappatoire ni aucun moyen de sortir de là.  Éviter de paniquer et commencez à réfléchir logiquement. Oubliez les institutions, comptez sur vos proches pour organiser un réseau d’aide.

se faire arrêter au Japon

Entrée du centre des droits de l’homme de Tokyo – source: http://tokyoanaba.blogspot.jp/2011/10/tokyo-human-rights-center-part-1.html

4. Serrez les dents, ça va faire mal

Détenu.e, vous devrez encaisser les mauvais traitements, le manque de sommeil, des repas rudimentaires (du riz et un oeuf cru). Les officiers vont vous malmener jusqu’à obtenir une confession. C’est leur grand sésame, celui qui résout toute l’affaire.

Du temps de mes recherches, j’avais lu plusieurs articles sur la violence physique exercée lors des interrogatoires. Malheureusement, la police peut vous détenir sur une longue période et vous couper du monde. Du coup, apporter la preuve de violences devient difficile. Car sur 23 jours, vous cicatrisez. Des avocats ayant pris des photos – chose bien évidement interdite – durant le peu de temps accordé avec leurs clients, ont rapporté avoir subi des pressions, voire des violences afin qu’ils ne parlent pas.

«Ils m’ont interrogé jour et nuit. Après cinq jours d’interrogatoire, je n’avais plus la force mentale nécessaire, j’ai donc abandonné et avoué.»
Shoji Sakurai, en prison pendant 29 ans, innocent, Slate.fr

« Mainali n’a pas eu accès à un avocat après son arrestation. Il a été frappé à coups de poing et de pied et plaqué contre le mur par les policiers lors des interrogatoires ».

« L’un des colocataires de Mainali est passé par le daiyo kangoku. Il a raconté à l’agence Kyodo comment la police l’avait forcé à faire des fausses déclarations imputant le crime et le vol à son ami. Après trois mois de « torture mentale » et des menaces d’emprisonnement s’il ne coopérait pas, il a craqué et produit un faux document. »
Mainali, 15 ans en prison, innocent, Libération 

Les aveux forcés, une plaie du système judiciaire japonais

Amnesty international a le Japon dans le collimateur en raison de la peine de mort toujours d’actualité. L’association a publié en 2005 un formidable – et sombre – rapport sur la coercition lors des interrogatoires, et sur la culture des aveux forcés, permettant à une justice injuste d’être expéditive. Ça vous calme net l’envie d’aller faire des bêtises et de se faire arrêter au Japon.

« Le risque d’erreur judiciaire est inhérent au système : les « aveux » sont généralement extorqués alors que les suspects sont retenus dans des « prisons de substitution » (daiyo kangoku), où ils sont placés aux fins d’interrogatoire avant d’être inculpés. Concrètement, il s’agit de cellules de postes de police, où les personnes arrêtées peuvent être maintenues en détention jusqu’à vingt-trois jours d’affilée (…) En règle générale, les suspects sont interrogés pendant douze heures par jour : ils ne peuvent bénéficier de la présence d’un avocat, leurs déclarations ne sont pas enregistrées et ceux qui mènent les interrogatoires les mettent constamment sous pression pour les contraindre à faire des « aveux » »

Tactique : à part réussir à encaisser les heures d’interrogatoire, éviter de tomber dans les pièges psychologiques, rester le plus neutre possible, le plus important est de ne surtout jamais montrer la moindre compréhension du japonais et d’insister sur le besoin d’un interprète. Avec un peu de chance, cela ralentira la procédure et l’interprète se révélera votre grand allié – ou pas. Toujours prendre ses précautions avant de faire confiance à quelqu’un qui détient votre futur entre ses mains.

5. Avoir un bon avocat.

Logique ? Certainement. Possible ? Cela reste à voir. Le système est très pernicieux. Avoir un bon avocat demande recherche et attention, car les avocats sont payés à l’affaire. Vous devez avancer de votre poche grosso modo 5000 €. Puis à chaque demande que vous ferez, les frais supplémentaires s’additionnent. Ne vous faites pas avoir et ne demandez pas de liberté sous caution : vous paierez l’avocat, avancerez des sous (partis dans la nature) pour rien. Elle n’est jamais accordée ou presque, même aux nationaux. Oups. On récapitule :

  • être sûr d’avoir un avocat spécialisé en droit pénal,
  • qui parle anglais
  • et ne jamais lui exposer l’étendue de vos ressources financières.

Avec le tableau que je vous brosse, vous vous demandez mais quelle série télé policière américaine est-ce Japon !? 2014 les gars, 2014.

6. J’oubliais, l’ambassade. 

Alors, je vous arrête tout de suite. La France est copine avec le Japon, et vice versa. Du coup, elle n’a aucun intérêt à se mêler d’un pays bien sous tout rapport ayant un système judiciaire ne capotant pas à première vue.

Utilité : 0. Ils passeront vous faire coucou. Vous devez insister sur ce droit qui fait les pieds à la police japonaise et vérifier que vous êtes en bonne santé. Ils contacteront vos proches. Ah et ils peuvent vous apporter de la lecture. Attention, je ne dis pas que les agents ne sont pas des gens biens. Simplement ils n’ont ni le droit, ni les pouvoirs, ni les moyens de bousculer le système judiciaire japonais.

se faire arrêter au Japon

7. Séjour linguistique, option régime express

Incarcéré.e, toujours sans trop comprendre pourquoi ou alors vous faites semblant (continuez). Vous allez vivre l’ambiance sympa des cellules avec des prisonniers dont vous ne connaissez pas la langue, sauf cas exceptionnel. C’est l’occasion de méditer mais aussi de profiter de la formidable expérience linguistique. Il est interdit de parler une langue autre que le japonais. C’est aussi une parfaite excuse pour perdre un peu de poids. Première semaine – 5 kilo garantis. Les douches sont prises en moyenne tous les 5 jours (la nature nous dit merci !).

Lors de mon expérience de nourrice à Tokyo, le mari de l’une des nounous philippines a été arrêté. Sans que personne ne sache trop savoir pour quelles raisons. Il a été incarcéré pendant quasiment tout le mois d’août. Il en est sorti deux jours… pour un séjour à l’hôpital, tant sa santé s’était détériorée durant son séjour au centre de détention ! Lorsque sa femme lui rendait visite, ils n’avaient pas le droit de parler dans leurs langues natales. Ils ont du payer un interprète. Par ailleurs, son épouse a été interrogée trois fois par la police pendant des heures à propos de son statut au Japon, du statut de son mari. Ils étaient pourtant parfaitement en règle !

Tactique : respectez les gardes, les règles, soyez le suspect-coupable-incarcéré-mais-pas-trop parfait. Humilité, respect. Humiliation, endurance.

8. L’argent ouvre bien des portes.

Que ce soit civil ou pénal, l’argent au Japon est un facteur clé pour s’en sortir. Bien souvent, il est demandé d’écrire une humiliante lettre d’excuses et de passer par la caisse moyennant quelques milliers d’euros – des millions de yens.

se faire arrêter au Japon

Par ici la sortie ! Comme au monopoly…

 

Je me suis basée sur l’excellent article anglophone de Gaijinass, 7 réalités brutales concernant les arrestations au Japon, pour vous guider. N’hésitez pas à aller le lire pour plus d’extrait. J’ai tenté de développer le propos en apportant plus de sources pour appuyer le propos.

En Octobre 2007, la BBC a publié un article donnant des exemples et une vue d’ensemble des« aveux forcés »au Japon. L’affaire a été appelée « l’affaire Shibushi ». En outre, Hiroshi Yanagihara, qui a été condamné en Novembre 2002 pour tentative de viol et viol, en raison d’une confession forcée et de l’identification par la victime, malgré un alibi fondé sur sur des preuves téléphoniques, a été déclaré innocent en Octobre 2007, lorsque le vrai coupable a été arrêté pour crime sans aucun rapport. Les deux cas ont nuit à la crédibilité de la police japonaise.

Japan crime, where is it, 2013

À consulter sur le sujet :

Prison condition in Japan

– Wikipedia, Human rights in Japan

– Japan crime, where is it, 2013