Quand l’expatriation devient un adieu

Qu’ils soient euphoriques, impatients ou inquiets et prudents, les expatriés mesurent bien, dans le fond, la portée de leur décision. L’expatriation est une aventure magnifique, source d’opportunités nouvelles, pour laquelle les expatriés ont conscience de faire des sacrifices. Ces drames, vécus à distance sont autant de chocs ramenant brutalement à la dure réalité de l’expatriation.  À l’instar d’un cataclysme, ils bouleversent leur quotidien.

Il était presque deux heures du matin. J’allais dormir, quand la petite fenêtre clignote. Je souris, c’est ma cousine, que j’admire tant, vivant elle aussi sous le ciel d’Asie. Elle me demande si je suis là, je répond d’un smiley. Et la réalité me heurte de plein fouet. C’est moche, j’ai des sanglots et des hoquets. Je suis sous le choc.

Lorsque l’on part si loin, on vit déjà une forme de deuil. Celui de son espace intime, celui de sa famille, dont on ne partage plus tellement le quotidien. Ils sont toujours là, dans le coeur, dans les pensées, mais à l’autre bout du monde, on ne vit plus tout à fait pareil. Mais on revient. Pour les vacances, pour une occasion. Alors on dit au revoir.

Et parfois, « au revoir » se transforme en « adieu ». 

Je n’ai pas réfléchi, enfin, si. Quels jours prendre mes vols, quelles heures, quel transit, quelle compagnie aérienne, quel siège, quel moyen de paiement, quel bagage j’allais prendre. J’ai passé une nuit blanche à enchainer des choix. Mécaniquement, logiquement. La nouvelle a mis du temps à s’imprimer en moi, tandis que j’ai vécu un moment flou où je me suis sentie brutalement déracinée.

Brutalement, j’étais loin de chez moi, dans un endroit que je ne connais pas. Que je ne connais plus. Ce n’est pas comme si je pouvais sortir, faire une heure de train et embrasser les miens. On encaisse la nouvelle seul. Bien sûr, nous avons nos proches, nos amoureux, nos amis sur place, mais l’appel de la famille résonne en soi.

C’est le pire tremblement de terre que j’ai pu vivre au Japon. Tout est chamboulé. Retourner en France, ce n’est pas faire 10000 km en avion. Ce n’est pas 20 h de voyage. C’est laisser brusquement son quotidien, pour se réinsérer dans un autre. Devenu inconnu.

J’appréhende de rentrer. Je n’ai pas eu le temps de m’y faire. J’ai pris des billets vendredi dans la nuit, pour samedi midi. J’ai créé des vagues de problème avec mon départ. Je renonce à passer mon examen aussi. Je suis un peu heureuse aussi, aussi terrible soit cette occasion, je vais revoir mes proches, les serrer dans mes bras.

Je ne sais plus quoi faire. J’ai les bras ballants. Enfin non. Je cours les magasins, après tous ces petits cadeaux de Noël que j’avais envie d’envoyer. Je vais les rapporter. J’enchaine les transports et les boutiques, je suis pressée – mais par quoi ? j’ai le temps finalement, de tout acheter.

Et dans la galerie je sens que je vais m’effondrer. Ils m’énervent tous, sur leur téléphone, à ne pas regarder où ils marchent. J’ai les joues en feu depuis ce matin. Un mélange de bouffées de stress et de précipitation.

« Tout boucler, je dois tout boucler« . Prévenir mes élèves, tenter de trouver quelqu’un pour me remplacer. Ranger l’appartement, préparer ma valise en un temps record – mon dieu, moi qui planifie mes bagages 3 semaines à l’avance, je n’ai que quelques heures pour jouer à tétris avec mes affaires. Payer le gaz. Cette facture qui trainait depuis 3 jours, je ne dois pas l’oublier. Merde, est-ce que je peux prendre mon sac à main et mon sac d’ordinateur en cabine ?

J’appréhende désormais le voyage. Deux avions, 12h et 1h30, 3h30 de transit, des heures d’attente. Comment vais-je réagir quand soudain, je serai obligée de m’arrêter de courir, assise sur mon siège 48B ? Le décès d’un proche, c’est un peu un cauchemar pour l’expatrié. Digérer la nouvelle. Et se décider. Doit-il – peut-il se le permettre  – rentrer ?

 

27 novembre 2014

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13 Commentaires

  1. Répondre

    Emi

    27 janvier 2016

    Article qui date de plus d’un an, mais très touchant pour moi qui vient de le lire. Un peu plus jeune que toi de quatre ans, j’ai pris la même décision de m’expatrier au Japon. Le jour du départ, décidé des mois à l’avance, est tombé au moment où tout allait mal en France. Les attentats de Paris, la vague d’immigrés, la monté du FN… Et des problèmes personnels qui viennent s’ajouter à cela, comme une grand-mère qui se blesse gravement en tombant.
    J’étais chamboulée, perdue dans mes décisions et mes choix, en me demandant si, finalement, je ne ferais pas mieux de rester pour prendre soin des miens plutôt que d’essayer de vivre mes rêves. Est-ce que j’aurais le droit de revenir s’il arrive malheur à mes proches ? Est-ce que l’on m’acceptera à nouveau ? Est-ce qu’on m’en voudra d’être partie ?
    Tant de questions difficiles à partager avec sa propre famille, avec ses amis restés en France ou même les amis de notre pays d’accueil. Finalement, à part d’autres expatriés, qui peut vraiment nous comprendre ?
    Avec du retard, toutes mes condoléances.

    Je vais prendre le temps de regarder ton blog 🙂 Je suis très intéressée par l’ancien Japon, et il semblerait que ça soit le sujet de tes articles ! Je te dis à bientôt 😉

    • Emi

      27 janvier 2016

      Ohhh là, au temps pour moi, j’ai lu les chiffres romains trop vite et ai vu XIX au lieu de XXI…
      Ça ne va pas m’empêcher d’y jeter un coup d’oeil 😉

  2. Répondre

    AmandineDismoimedia

    1 décembre 2014

    Il n’y a pas grand chose à rajouter si ce n’est bon courage. Ton texte est juste et émouvant sur tes sentiments forts et contraires;

  3. Répondre

    Antigone XXI

    30 novembre 2014

    Je te souhaite plein de courage. Ce qui compte, c’est que tu seras là pour ta famille et, l’espace d’un moment, vous serez réunis pour vous soutenir les uns et les autres. Prends ton temps, prends soin de toi.

    • ameliemarieintokyo

      30 novembre 2014

      Merci beaucoup ! Je viens d’arriver à Paris, dur dur …

  4. Répondre

    ladyelle134

    29 novembre 2014

    Je suis de tout coeur avec toi. C’est un peu trop facile à dire, je sais, mais lâche prise et tout se passera au mieux malgré tout… Je t’embrasse.

    • ameliemarieintokyo

      30 novembre 2014

      Merci merci beaucoup ! C’est vraiment très gentil et chaleureux.

  5. Répondre

    mariel

    29 novembre 2014

    c’est un tres joli article, c’est tellement ca. Je pense à toi et à tres proches….

  6. Répondre

    Béné

    28 novembre 2014

    Moi aussi j’ai perdu un proche au mois de novembre mais n’ai pas pu rentrer. Bon courage <3

  7. Répondre

    ifeelblue

    28 novembre 2014

    oh je suis vraiment désolée…
    ma grand-mère est décédée, cela va faire 2 ans, et je ne suis pas rentrée. Je venais de commencer un nouveau travail, je n’avais donc aucun congé, et ma mère a insisté pour que je reste au Canada. Ça a été délicat à gérer car je m’en voulais beaucoup de ne pas être près des miens, pour soutenir ma mère…
    Bref, j’arrête de parler de moi, tout ça pour dire que je t’envoie tout mon soutien <3

  8. Répondre

    FABIE

    28 novembre 2014

    Bel article qui fait réfléchir, c’est vrai que lorsque l’on est loin de ses proches, la vie est différente… Même si mes parents ne sont qu’à 700 kms, je me dis parfois qu’en cas de problème je ne pourrai par intervenir comme il faut. alors j’imagine que faire 10000 kms et se retrouver perdue… n’est pas aisé. Bon courage

  9. Répondre

    Laura

    28 novembre 2014

    Je suis de tout coeur avec toi, courage. ;(

  10. Répondre

    Nya

    28 novembre 2014

    :/ Courage

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