Comment dire non en japonais? Toute une histoire…

Non en japonais

J’ai dernièrement écrit sur le sujet du « non en japonais » pour le blog de l’école et je vous avoue m’être perdue dans les méandres de la psyché japonaise. Partons du principe de base que les japonais n’aiment pas être directs, ni être en position de refuser (ou de se voir refuser) une proposition. Cela donne un flou artistique linguistique à rendre chèvre un français qui aime savoir où se tenir (c’est à dire pas dans les sables mouvants pour commencer).

Donc au Japon, lorsque l’on dit « non » (tintintin!) on exprime le regret et la déception d’avoir à dire non. Vous voyez le tableau? Bien sûr que dans d’autres langues et cultures aussi nous ne sommes pas des sauvages et les angles sont arrondis. En revanche là où nous arrondissons les angles, les japonais, eux, obscurcissent carrément le tableau.

C’est particulièrement lié à l’idée d’un respect d’une harmonie au sein d’un groupe social (en particulier dans l’univers professionnel) mais aussi l’harmonie au sein de relations amicales. La semaine dernière, j’ai participé à un séminaire sur la communication interculturelle en contexte de travail avec les japonais où j’ai pu approfondir mes impressions. Cela fera l’objet d’un prochain article.

Alors, non en japonais?

Eh bien le mot exact appris lors de mes premiers pas dans l’univers de la langue nipponne fut « iie ». Trop beau pour être vrai, le non japonais ne s’arrête pas à ce petit mot… Et nous découvrons avec joie (sang et larmes) la panoplie des japonais pour vous refuser un bout de steak.

Dans une conversation familière, le mot « chotto » suivi, attention, d’une pause ou de … dans une conversation écrite. Chotto, c’est en gros « ouais mais non ça va être difficile ». Il faut savoir que dans ce petit mot se trouvent tellement de significations qu’il faudrait un article complet dédié au sujet (en anglais).

L’ami friendzoné: « On sortirait pas un soir, juste toi et moi? »
L’amie: « Chotto… »
Traduction: écoute, je t’aime bien, mais non. 

L’expression peut être poussée plus loin avec « j’ai quelque chose à faire »: 用事(ようじ). Littéralement avec le mot japonais exprimant « quelque chose à faire ».

L’ami friendzoné: « Demain, on va boire un verre ensemble? »
L’amie: « Désolée, demain c’est difficile (chotto) j’ai des choses à faire »
Traduction: Nope. 

En fait, après mûre reflexion, j’ai réalisé que pour comprendre un « non en japonais », il faut comprendre les différentes expressions utilisées par les nippons et comprendre leur ambiguité.

Groupe I Le non, clair, franc et familier

  • Muri: 無理(む・り): impossible
  • Dame: ダメ(NG): mauvais
  • Dekinai: 出来ない(で・き・ない): ne pas pouvoir

Ces trois petits mots expriment clairement le refus et sont familiers. En général, des personnes proches (amis, famille, collègues) les utiliseront entre elles. Le mot muri signifie que c’est impossible en raison des circonstances. Dekinai est plus subtile en ce qu’il exprime le regret de l’interlocuteur qui se voit au regret de ne pouvoir agir en accord avec la proposition.

Groupe II Le non indirect et poli

  • Kibishii: 厳しい(きび・しい): difficile (des conditions)
  • Muzukashii: 難しい(むずか・しい): difficile
  • Taihen: 大変(たい・へん): difficile (une action)

Ces trois adjectifs sont considérés comme plus soutenus et peuvent être employés dans un contexte professionnel. Si un japonais vous répond que c’est « difficile » à une de vos requêtes en français, c’est qu’il traduit simplement un non indirect et poli tel qu’il l’exprimerait en japonais. Les deux premiers, kibishii et muzukashii sont interchangeables. En revanche, taihen est plus subjectif et créateur d’ambiguité. Il exprime que ce n’est pas facile en raison d’une situation complexe.

Groupe III Le non delicat, ouvert à interprétation

  • Bimyou desu: 微妙です(び・みょう): délicat (situation)
  • Isogashii: 忙しい(いそが・しい): occupé, pressé
  • Kekkou desu: 結構です(けっ・こう): selon la situation « non, merci »

Bienvenu(e) dans la zone grise du non japonais difficile d’interprétation même pour un natif qui pourrait en perdre ses idéogrammes. On peut légitimement se demander si l’ambiguité créée n’est pas volontaire afin d’éviter de s’engager ou de briser l’harmonie lorsque plusieurs personnes sont impliquées dans la prise d’une décision.

Je pense que la pire de toute est l’expression « kekkou desu » puisqu’elle peut à la fois dire oui et… Non merci. Tout reside alors dans l’intonation et le contexte (ô joie). Lorsque l’on répond « c’est délicat » à une proposition, cela signifie qu’on est à la limite du oui, mais qu’à vrai dire ce n’est pas certain, alors, en fait plutôt non. En général, cela tend plus vers un non final.

Répondre que l’on est pressé à une invitation n’est sans doute pas commun au japonais. Mais ce qui est certain c’est que si un japonais vous répond qu’il est pressé à trois de vos invitations à boire un verre, c’est que c’est non.

Groupe IV Le non japonais, level Ambiguité

  • … Kamo shiremasen / kamoshirenai /kamo: … かもしれません・かもしれない・かも : peut-être
  • Rinki ouhen ni taihou suru: 臨機応変に対応する(りん・き・おう・へん・に・たい・おう): selon les circonstances…

Alors, oui ou non? Eh bien… « peut être » ou « ça dépend ». Vous voilà bien avancés. Ces 2 expressions (parmis d’autres) expriment un potentiel oui. Votre proposition est refusée mais sait-on jamais, vous pourriez peut être réussir à obtenir un oui final. La dernière est particulièrement utilisée dans le monde des affaires afin de repousser une décision qui ne fait pas l’unanimité.

Si j’avais voulu faire une liste de tous les non en japonais, j’y serai encore à l’heure actuelle. Ce que je trouve en revanche intéressant c’est de réussir à comprendre que refuser au Japon ne va pas nécessairement de soi. Il n’est pas rare d’entendre les étrangers se plaindre de ne pas savoir sur quel pied danser avec leurs amis, partenaires, collègues, clients japonais, parce que leurs demandes sont classées sans suite, sans vraiment de clarté.

Durant le séminaire, et j’y reviendrai, l’intervenante nous expliqua que lors d’une rencontre avec un client japonais, elle avait fait une proposition d’affaire reçue avec joie et effusion par son contact. Pendant plusieurs jours, elle monta le projet et fit des études de marché. Puis arrive le temps de la présentation. Elle rappella son contact une fois, deux fois, trois fois. Il était toujours indisponible ou absent de son bureau. Elle n’avait alors pas ses 25 ans d’expérience dans le monde des affaires japonais. Là où un japonais aurait immédiatement compris, elle persista à appeler. Tant est si bien que par coup de chance et grâce à une secretaire à l’ouest, elle l’a eu au bout du fil. Terriblement mal à l’aise. Il lui expliqua que le projet lui avait beaucoup plu, mais que son chef l’avait pris en grippe. Dire non à ce projet le mettait tellement mal à l’aise, était une épreuve tellement désagréable qu’il préférait couper tout contact plutôt qu’un franc refus…

Une clef de votre bonne entente avec les nippons est sans doute de comprendre toute la subtilité d’un non en japonais!

ameliemarieintokyo

Née en 1988, dans la région nantaise, baccalauréat littéraire. Études juridiques: M1 droit économique communautaire et international, M2 Droit Maritime. DUT de Français langue étrangère. Addiction: littérature, journaux, cinéma (Ozu, Kurosawa), voyager.

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11 Comments

  1. Répondre

    Sanjuro

    19 avril 2016

    Un Normand y perdrait ses petits

    • ameliemarieintokyo

      20 avril 2016

      Ahahah j’aime beaucoup l’image x)

  2. Répondre

    pixelsduboutdumonde

    19 avril 2016

    Le japonais n’est pas connu pour être une langue simple… Mais là ça en devient carrément un casse tête ! Super intéressant comme article !

    • ameliemarieintokyo

      20 avril 2016

      Merci! Je suis contente de savoir que mon article a pu être intéressant. C’est une très modeste contribution sur la linguistique et la culture nipponne :).

  3. Répondre

    Sarah

    20 avril 2016

    C’est très très intéressant, ça va d’ailleurs m’aider peut-être à comprendre un peu plus, à raison de s’y retrouver dans tous ces méandres de formulations ambigües !

    • ameliemarieintokyo

      20 avril 2016

      Merci! Je suis contente si mon article peut jeter un peu de lumière sur le sujet et permettre de mieux comprendre les japonais!

  4. Répondre

    Mikaël de jaimelejapon

    20 avril 2016

    Très bonnes explications. Il est vrai que les japonais sont friands des réponses vagues pour ne pas froisser l’interlocuteur. Le ton, la gestuelle et le contexte peuvent aider un peu mais sans plus. C’est peut être pour cela que les kanchigaeru (erreur d’interprétation) sont nombreux.

    • ameliemarieintokyo

      20 avril 2016

      Merci pour ce retour!

      Le mot kanchigaeru est vraiment approprié dans les situations de non « flou ».

  5. Répondre

    Amygurumy

    21 avril 2016

    Merci pour ton article très intéressant ! C’est toujours un plaisir de lire tes articles !

  6. Répondre

    calinhorely

    22 avril 2016

    Très intéressant, comme toujours !
    Je savais que dire un « non » catégorique était difficile, mais je ne savais pas qu’il y avait tant de variantes

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