Le weekend dernier j'ai finalement fait l'expérience d'un mariage à la japonaise dans sa version 'occidentalisée'. Entre crainte du choc culturel, de faire un impair majeur et la perspective de lâcher la bagatelle de 50,000 yen en cadeau, je n'étais pas emballée à 100%. Cependant, les mariés sont pour moi des (presque) amis japonais que j'apprécie énormément - alors j'y suis allée en me promettant de faire des efforts !

Ma rencontre avec A. et M. date de ma découverte de l’archipel d’Okinawa, en 2014. Je n’avais pas alors brillé par ma présence d’esprit et mon japonais – je le balbutiais encore très mal. Malgré la barrière linguistique et culturelle, A. et M. ainsi que nos autres amis liés à Okinawa, font partie des japonais qui ont le plus fait l’effort d’aller vers moi.

Des amis que l’on voit une fois l’an sont-ils des amis ?

Des années de vie sur Tokyo – avec une vie sociale et culturelle relativement remplie, m’auront enseigné que l’amitié au Japon ne se conjugue pas de la même manière qu’en France. Il s’agit souvent d’un point d’aigreur ou de regret pour les expatriés occidentaux que le manque de repères affectifs frustre tout particulièrement.

Pour mon mari, A. et M. font partie de ce cercle d’amis constitué durant ses études autour d’un club d’activité culturel intra-universités dédié à l’histoire, la situation politique et économie de l’archipel. Des étudiants originaires de l’archipel, mais aussi d’autres préfectures japonaises, se rassemblaient sous la direction d’un professeur dont les recherches étaient (sont) consacrées à la situation d’Okinawa vis à vis du Japon.

Même après l’obtention de leurs diplômes, leur entrée dans la vie active, leurs déménagements à droite, à gauche, tout ce petit monde est resté en contact. Certes, ils ne se croisent pas plus d’une ou deux fois par an, mais c’est caractéristique des amitiés japonaises. Nul besoin de se voir régulièrement, nul besoin d’en savoir tellement plus sur la vie (sous-entendre : en détails) des uns et des autres.

Ont été invités au mariage l’intégralité des personnes ayant participé à ce cercle d’études. Quand bien même certains ne se sont pas vus depuis des années – voir aient oublié les noms des uns et des autres, ils se considèrent comme étant un groupe d’amis. Trois verres plus tard, c’est bras dessous, bras dessus que l’on danse entre les tables.

Une autre manière d’aimer et d’apprécier les autres

Personnellement, j’ai depuis longtemps – si ce n’est depuis le début ? mis de côté mon sens de l’amitié français dès qu’il s’agit des japonais. Je suis heureuse de faire des rencontres – aussi éphémères soient-elles, aussi superficielles puissent-elles (me ?) sembler. Mais si j’ai besoin d’écoute, d’une bonne épaule ou d’un coup de main, je me tourne plus facilement vers mon réseau de contacts français. Est-ce à dire que l’on ne peut trouver une bonne oreille et un grand soutien de la part des japonais ? Non, j’en doute. Simplement la barrière culturelle est une entrave exceptionnellement forte dans notre approche des relations amicales et surtout du sens qu’on leur prête.

Les amis japonais du cercle d’Okinawa

À mes yeux ce sont des personnes particulièrement exceptionnelles – intelligentes, chaleureuses, modernes. Leur intérêt pour l’histoire et la situation politique de l’ancien royaume des îles Ryukyu (aujourd’hui Okinawa), de la destruction de la culture et de la langue locale par le gouvernement japonais dans une tentative d’assimilation culturelle, est déjà plutôt un signe d’une conscience politique appréciable pour une française. Je m’emballe dès qu’il s’agit d’aborder le sujet, mais forcément, à leur contact j’ai moi-même été absorbée par ces questions qui sont d’actualité !

Ils sont pour la plupart plus jeunes que nous de quelques années – mon mari est entré à l’université plus tardivement, mais nos amis sont d’une maturité qui gomme cette différence. Lorsque l’on sait à quel point les groupes d’âges sont socialement importants au Japon (peu de mélange), c’est très précieux.

Pendant des années je suis restée un peu les bras ballants sur le pallier. Mes difficultés à parler japonais librement étaient un obstacle majeur à un échange fluide entre nous. Ce weekend de mariage aura été la réalisation qu’en fait j’avais depuis longtemps passé la porte à leurs yeux.

De l’invitation au jour J

Nous avons été mis au courant du mariage de A. et M. l’année dernière, lors d’une soirée beuverie à Shibuya. Je me rappelle avoir été très surprise car A. travaille à Tokyo tandis que M. travaille à Okinawa – il ne m’était pas venu à l’esprit que ces deux là puissent avoir une relation amoureuse. Surprise donc ! L’étonnement passé, je dois avouer que dans ce petit groupe d’amis, se comptent pas mal d’histoires d’amours dignes de shojo manga – ces mangas à l’eau de rose pour jeune fille.

Au début de l’été, nous avons reçu un adorable carton d’invitation avec à gauche une présentation du marié et à droite celle de la mariée. D’un joli papier épais, ce faire-part de mariage nous fait un peu le CV du couple avec groupe sanguin, ce qu’ils aiment / n’aiment pas, leurs études et leurs emplois actuels. Toute cette mise en scène de personnage que l’on retrouve dans la culture populaire japonaise des mangas, animes et jeux vidéos. Après avoir confirmé notre venue, il nous faut s’organiser…

Mieux vaut s’y prendre à l’avance (ce que nous n’avons bien sûr pas fait).

Qui dit mariage à Okinawa, dit réservation d’hôtel et billets d’avion, perspective moins emballante d’autant que le mois de novembre est populaire pour cette destination. Après sueurs froides et calculs savants pour savoir quelle compagnie aérienne est la plus judicieuse, je craque et prends ANA. Les compagnies low-cost japonaises ne sont absolument pas avantageuses vu les horaires proposés, soit trop matinaux, soit trop tardifs.

Côté hôtel, déjà 70% du parc hôtelier était plus ou moins complet, incluant l’hôtel où nous avions déjà séjourné. J’opte pour réserver trois options que je soumets au mari. On craque pour le Mercure près de la station Tsubogawa, un poil au dessus du budget fixé. Cependant, son emplacement est parfait depuis l’aéroport et pour nous rendre à pied jusqu’à la fameuse artère Kokusai Dori dont j’adore l’ambiance bordélique et qui fait figure de centre-ville.

Et la robe alors ?

La semaine du départ, je frise le panique à bord. C’est que les codes vestimentaires japonais m’échappent totalement. Le défilé de mes plus chouettes tenues n’arrache qu’une moue dubitative du mari. Il semble même partir du principe qu’il est encore plus simple de lâcher l’affaire si je ne me sens pas d’investir dans une nouvelle robe. Or le style requis – qui rappelle un peu les bals de promo cucul à l’américaine, m’effare.

amis japonais Okinawa

Je relève qu’il faut une robe qui fasse ‘modeste’ (et puis quoi encore ?), qui soit en dessous du genou, que le noir et le blanc sont à éviter. Le noir passe encore à condition d’accessoiriser avec des couleurs vives. Oubliez le décolleté, les dos nus ou les jambes à l’air. Collants chairs uniquement (bannir les collants noirs). Côté chaussures, il faut du talon – mais pas trop, de l’ouverture – mais pas trop. En bijou, on privilégie les perles. J’oubliais le châle de soie ou petit gilet chic qu’il faut savamment poser sur ses épaules. Dites, j’ai mentionné que le coton était à éviter ? Ça ferait plouc. Enfin, les japonaises passent en général chez le coiffeur pour se faire faire des coiffeurs très sophistiquées qui tiennent à coup de laque.

Je sacrifie une soirée à faire le tour des boutiques, mais je craque d’énervement. Merde, ma jolie robe noire et mes bottines en cuir iront parfaitement. Au pire je gaijin smash* les photographies, au mieux je représente l’élégance française.

Il faut dire que…

Depuis que je me sensibilise à la question du poids des apparences et du genre, j’ai gagnée en confiance en moi. Je me suis détachée de cette image de la féminité que la société entend imposer aux femmes pour les contrôler. J’ai larguée maquillage, soutif, épilation et de manière générale, tout ce qui tourne autour de l’apparence et peut me faire perdre mon temps. Bref, me voilà partie à moitié sur le pied de guerre, prête à en découvre en cas de remarque.

Le mari, lui me trouve belle au réveil, les yeux bouffis, les cheveux en bataille, dans mon pyjama dépareillé avec des trous aux chaussettes. Alors ce que vend les magazines, ça me passe au dessus de la tête comme la station spatiale internationale. C’est dire. Du coup, je lâche l’idée d’acheter une tenue spéciale mariage et j’opte pour des efforts raisonnables de politesse, tout en respectant ce en quoi je crois. C’est à dire ne pas claquer un SMIC pour une robe que l’on ne porte qu’une fois.

Le départ

Nous avons finalement opté pour prendre un jour de congé le vendredi – notre avion part à 16h depuis Haneda. C’est mon aéroport préféré et bien que Narita ne soit pas tant que ça si loin, m’y rendre me donne une impression de bout du monde. On frôle l’incident diplomatique avec mon mari lorsque je réalise qu’il n’a pas amené sa carte de crédit. Celle-ci a servi à payer les billets et elle nous est demandé pour récupérer nos cartes d’embarquement. « – Mais enfin ?! Une carte de crédit, ça se garde sur soi voyons ! – Mais, mais pourquoi faire ? ».

Notre avion est un peu en retard – ce n’est pas grave, on s’est rabiboché autour d’un café. Dans mon sac à main, l’excellent Roman Russe d’Emmanuel Carrère que j’achève durant les 2 heures et quelque de vols. Non sans peine, car le mari s’ennuie et digne d’un gosse de maternelle il s’agite sur son siège. Sa dernière obsession ? Comprendre l’étymologie de belle-mère. « – Mais pourquoi belle ? – Qu’est-ce tu veux que je sache. Joue donc avec ta tablette. – Roh mais c’est ta langue, tu devrais savoir quand même. »

L’arrivée

Je suis toute excitée à la descente de l’avion – j’en danserai presque. Me voilà loin de Tokyo, du boulot, avec un programme simple : ne rien faire ou presque et manger des choses délicieuses. Je bave déjà à la perspective d’un taco rice et d’une glace Blue Seal, célèbre marque locale.

Nous traversons l’aéroport bondé en direction de la gare. Le monorail est très facile à trouver. Déjà nous avons nos tickets en main. Mais aux guichets, c’est un peu la congestion. « – Que se passe-t-il…  ? ». « – QYU ARU COODO O TSUKATTÉ KUDASAAAAïEUH ! ». À gauche des guichets, le torse penché par la fenêtre ouverte du petit aquarium qui lui tient de bureau, l’employé de gare au visage blasé, tient des deux bras au dessus de sa tête un carton avec écrit « please use the QR code« . Il s’époumone pour attirer l’attention des touristes cherchant désespérément comment utiliser leurs tickets sans trouver où l’insérer. Leur confusion est bien normale, car il s’agit en réalité d’appliquer le code QR sur un lecteur pour passer…

Un hôtel, défraichi mais confortable

Lorsque nous ouvrons la porte de la chambre, je fais la moue. Elle est bien plus étroite que ce que les photos ne laissaient à penser. Les murs auraient bien besoin d’être rafraichis… Nous donnons côté hangar de la poste japonaise, là où arrive tous les colis depuis l’aéroport. Le bruit des livreurs m’inquiètent un peu – j’ai demandé une chambre au calme. M’imaginant être à Tokyo où certaines postes travaillent 24h/24h, je commence sérieusement à flipper. Au secours ! À l’accueil, l’employée médusée me rassure – ils s’arrêtent de travailler aux alentours de 21 heures.

Nos bagages largués, nous sommes dehors en 10 minutes. Il fait 27°C, nous avons l’estomac dans les talons et nous nous dirigeons en direction de la Kokusai Dori.

« – Au fait, demain, c’est à quelle heure ? – Euh… – Euh… ? – Euh… … T’as pris le carton d’invitation ? – … Oups… – … – Ça ne fait pas de demander aux futurs mariés… Hein ? – Ben… Demande donc à tes amis d’Okinawa, tu dois bien savoir qui vient, non ? »

(à suivre …)

*Gaijin smash: de gaijin (étranger), smash (fracasser), enfreindre sciemment (le plus souvent) les codes culturels japonais en prenant pour excuse son statut d’étranger ou de son incompréhension de la langue (bien que cela ne soit pas le cas).

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5 Comments

  1. Répondre

    Emilie

    15 novembre 2018

    Super article très très intéressant pour moi. Ce côté formaté dans ce qui est permis de faie niveau tenue est impressionnant . Si le cote amitié alors qu’on ne se voit qu’une fois par an ne me choque pas, le côté être ami sans vraiment se connaître, et aller jusqu’à oublier les prénoms…quelle différence! Sans jugement bien sûr 😉 j ai hâte de savoir la suite 🙂

  2. Répondre

    Veronik

    15 novembre 2018

    Très drôle et tellement bien raconté. ..
    A quand la suite ☺?

    • ameliemarieintokyo

      16 novembre 2018

      Merci ! Très bientôt ! 😉

  3. Répondre

    Arisa Homma

    15 novembre 2018

    Oh mon dieu! Mais c’est d’un compliqué ! Je me répète mais je suis japonaise. Heureusement, grandit en Europe. Et tous ce que vous avez écrit, je n’arrive même pas à m’en rappeler. Je remercie mon éducation occidentale qui me permet de m’habiller comme je veux en s’en fichent du qu’en dira-t-on. Mon héroïne préférée? Luna Lovegood. Je pense que même si je suis du même pays, je serais considérée comme bizarre par mes pairs. XD

    • ameliemarieintokyo

      16 novembre 2018

      Mieux vaut être vue comme bizarre que comme un énième clône 😉

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