L’art de dire « je t’aime » en japonais

Je t'aime en japonais

Tout comme exprimer « non », dire « je t’aime » en japonais n’est pas de tout repos. C’est même une aventure osée dans la psyché des nippons. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les articles ne manquent pas sur ce sujet délicat, qui soulève l’art de la traduction et de la compréhension de la culture étrangère. Car exprimer son amour au Japon est bien loin de nos marques d’affection et de nos mots doux. C’est sans doute d’ailleurs pourquoi le couple franco-japonais peut avoir du mal à se trouver et à s’entendre si aucun des partenaires ne fait l’effort de comprendre la sensibilité culturelle de l’autre. Là où le français attend des mots d’amour, le japonais lui, crypte le message avec poésie.

Le « je t’aime » des dictionnaires

C’est un idéogramme très utilisé dans les prénoms féminins qui symbolise l’amour, l’affection et l’attachement: 愛, « ai » (lire « aïe »!). Combiné avec le verbe « suru » (faire), ai devient « ai shite iru », traduit par un solonnel « je t’aime ». C’est la construction la plus souvent utilisée dans les traductions de films étrangers et de livres, en dépit de sa forte connotation. L’idéogramme marque un très (très!) fort sentiment d’amour, tel qu’il faut réfléchir à deux fois avant de le dire.

Un autre kanji existe, 恋, koi (lu « koïe ») ou ren. Très proche de ai, ce petit mot se combine aussi avec « suru », quoique la construction soit légèrement différente. Koi est utilisé dans les expressions « tomber amoureux », « amoureux », « premier amour ».

恋に落ちる: tomber amoureux
恋人: amoureux
初恋: premier amour

En revanche, il ne permet pas à strictement parler de dire « je t’aime ». Et pour cause:

« (anata wo) ai shite iru »: je (t’)aime
« (kanojo ni) koi shite iru »: je suis amoureux (d’elle)

Les deux idéogrammes ont tout deux « coeur » (心) pour composant mais ils n’expriment pas le même « amour ». Une nuance très importante est que le premier implique un amour de longue durée, mature, avec une attente de réciprocité. « Ai » est utilisé lorsque l’on a enfin le courage de déclarer sa flamme: « 愛の告白をする » (« ai no kokuhaku wo suru »). Le mot ne se limite pas non plus à l’amour romantique, mais exprime aussi l’affection filiale, l’amour du parent: « 親の愛 » (« oya no ai »). Ai exprime donc un sentiment d’amour général. 

Koi symbolise au contraire la passion, l’attraction et le désir pour l’objet de son affection. En ce sens, les japonais m’ont expliqué que ce mot a une connotation « égoiste »: l’insistance n’est pas sur l’objet de vos sentiment, mais sur le sentiment lui même. Koi n’est pas dans l’attente de la réciprocité, ce qui nous mène aux tristes amours déçus: « 失恋 » (« shitsuren »).

Les deux idéogrammes peuvent s’associer pour une autre forme d’amour, la tendresse que deux personnes ressentent l’une pour l’autre« 恋愛 » (renai) , les menant au mariage dit d’amour « 恋愛結婚をする » (renai kekkon wo suru), qui s’oppose au mariage arrangé dont j’ai précedemment parlé. Le poème d’amour mais aussi la liaison amoureuse (sous entendu, la tromperie) sont construits sur ce même mot: 

恋愛詩: poème d’amour
恋愛事件: liaison amoureuse

Exprimer « je t’aime » en japonais se limite-t-il à « ai shite iru »? 

Si je pose la question, vous avez compris que non. Les lecteurs de manga et les amateurs d’anime vous le diront, « je t’aime » en japonais est le plus souvent exprimé avec l’expression familière « suki desu / da », « 好きです/だ ».

Suki exprime « aimer bien », « apprécier » dans « j’aime le chocolat » ou « j’aime le foot ». Mais lorsque l’expression est employée à l’égard d’une personne, on peut le traduire – avec approximation, en « je t’aime ». C’est une expression plus légère que « ai shite iru ». Suki peut devenir « daisuki » (lire « daïe »!) pour renforcer l’affection: « je t’aime beaucoup ».

Mais que la culture populaire ne vous trompe pas… Même une expression légère comme « suki da » n’est pas aisée à tirer de la bouche d’un japonais s’il s’agit d’un amour sérieux. La traduction dans un « je t’aime » plein de sens pour nous dépend grandement du contexte.

La réalité du « je t’aime » japonais? Ne pas le dire! 

Ahah, je vous vois bien, prêt à lacher votre déclaration en idéogramme à l’élu japonais de votre coeur. Erreur, mon cher Watson! En réalité – et je ne parle que de généralité, les japonais sont réticents à parler ouvertement d’amour et lorsqu’ils se décident à le faire, ils sont sérieux comme un pape. Certains ne rencontreront peut-être même jamais une personne à laquelle ils tiendront suffisamment pour lâcher un « ai shite iru ». Dire « je t’aime » est en réalité très peu naturel!

L’expression des sentiments entre un japonais et un étranger peut ainsi amener friction et déconfiture. Un japonais averti de la légereté avec laquelle les européens lâchent un « je t’aime » pourra être influencé à le dire sans que cela ait du sens, ainsi qu’à ne pas prendre au sérieux la déclaration enflammée d’un étranger. À ses yeux, un « I love you » lâché à tout bout de champs est une marque de frivolité. Les mots d’amour, si répétés, se vident de leur substance. Les mots, en japonais, ont parfois une précieuse symbolique, une forme de « magie » (encore ancrée aujourd’hui!) qui se perd si on a le malheur de les utiliser.

De plus, au Japon l’adage « les actions parlent plus que les mots » est particulièrement vrai lorsque l’on s’attaque au sujet de l’amour. L’exemple qui me vient en tête et qui est très connu, est la manière dont les hommes demandaient les femmes en mariage à une certaine époque: « me prépareras-tu de la soupe miso tous les jours? »*. Subtile. Une variante moins funky est « veux tu partager ma tombe? ». Wo wo wo, minute papillon.

Ce sont les actes petits et grands de tous les jours que vous faites pour votre amoureux qui symbolisent votre amour. Dans l’esprit japonais, ces actes symboliques valent plus que tous les « je t’aime » du monde. Là encore, dans le duo japonais + non-japonais, les incompréhensions sont légions.

De ma modeste expérience je retire qu’en tant que française, je ne perçois pas toujours l’effort, voir les grands actes du Nippon à mon égard. D’une part parce que la valeur des actions n’est culturellement pas la même, et d’autre part, parce que la discrétion nipponne rend imperceptible la marque d’affection véhiculée. J’ai pu vivre des grands moments de « hein, quoi, pardon? » face à un Nippon boudeur, vexé de mon manque d’attention. Traditionnellement, le fait que l’homme japonais travaille dur est un acte d’amour pour sa femme et le fait que la femme japonaise s’occupe bien de la maison est une preuve d’amour pour son mari. Aujourd’hui, les codes explosent, et le tableau se complique.

Toujours est-il que les hommes japonais sont en général encore plus réticents que les femmes à exprimer « je t’aime ». Si on les pousse à bout, ils peuvent même plonger dans un état d’extrème confusion, se demandant quel est le sens du mot « amour » (« qu’est-ce que la conscience? »,  « comment est née la petite sirène? », bref, des questions existentielles en cascade). Je parle d’expérience, ayant été témoin du Nippon plongé dans les affres de la reflexion qu’est-ce que « l’amour » (bordel de nouille).

Oui. Les japonais peuvent être cryptiques lorsqu’il s’agit de sentiment (ou de dire non, j’insiste). Une des manières les plus tordues qu’il m’ait été donné de découvrir est l’expression « je ne te déteste pas », « 嫌いではない». Je ne déconne pas une seule seconde: oui, dire que l’on ne déteste pas quelqu’un est une forme d’expression d’amour. Elle est utilisée par les hommes japonais lorsqu’ils veulent témoigner leur affection sans être trop directs. Certes, à ce stade, c’est carrément du message codé retransmis en morse sur une gameboy en chinois. Parce que oui, parler d’amour c’est trop gênant. 

Lorsque les japonais ont pour la première fois été confrontés à la traduction de textes étrangers, ils carrément perdus le nord avec « je t’aime ». Dans une société où les mots doux n’étaient guère échangés, il fallait comprendre d’abord le concept, enfin, réussir à transmettre la nuance en japonais. Le fameux auteur et traducteur Natsume Soseki (ère Meiji) eu alors un éclair de génie, traduisant « je t’aime » en japonais par « la lune est belle ce soir, n’est-elle pas« ? « 月がきれいですね». La poésie et la beauté de cette expression d’amour vaut bien l’absence de mot d’amour, non?

Je t'aime en japonais, tout une histoire

Je t’aime en japonais, tout une histoire

*Savoir faire la soupe miso semble être un pré-requis au mariage au Japon. Je suis (tellement) heureuse (sauvée) d’être française. 

Article fondé sur ma publication The many ways to say « I love you » in Japanese sur le blog de Coto Language Academy.

ameliemarieintokyo

Née en 1988, dans la région nantaise, baccalauréat littéraire. Études juridiques: M1 droit économique communautaire et international, M2 Droit Maritime. DUT de Français langue étrangère. Addiction: littérature, journaux, cinéma (Ozu, Kurosawa), voyager.

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18 Comments

  1. Répondre

    Lottye

    6 mai 2016

    Si je t’aime se dit si peu au Japon, comment expliques tu tous les mangas à l’eau de rose où les je t’aime sont légions ? ça m’interesserait de savoir 🙂

    • ameliemarieintokyo

      6 mai 2016

      Le manga et l’animation appartiennent au domaine de l’imagination et de l’histoire. À travers la littérature et la culture populaire, les japonais expriment ce qu’ils ne peuvent exprimer dans la vie réelle. On remarque quand dans les manga shoujo, les « je t’aime » sont peut être légions, mais ils ne sont ni facile à « réaliser » (« quoi, je suis amoureuse?! ») ni à transmettre (toutes ces situations de non dit interminables) et lorsqu’ils sont enfin avouer (le personnage masculin est souvent moins prolixe que le personnage féminin) c’est toujours avec une symbolique apothéose. Si tu prends les manga shoujo (et autre) dans leur ensemble, tu en retires une impression d’amour exprimé verbalement de manière étendu, mais en réalité, pris un par un, ils transmettent tout à fait les difficultés des japonais avec l’expression de leurs sentiments. Bien souvent, ce sont des monologues (« je l’aime, je l’aime! ») ou des discours tenus dans le groupe d’ami(e)s (« je l’aime lui ») mais l’échange à proprement parler entre les amoureux est bien moins étendu ^^.

    • Lottye

      6 mai 2016

      Oh d’accord, en effet je ne l’avais pas vu sous cet angle. Merci beaucoup 🙂

    • ameliemarieintokyo

      6 mai 2016

      De rien!! Je pensais moi aussi que ça coulait plus de source que cela! Mon Nippon préfère d’ailleurs dire « je t’aime » en français ou en anglais, qu’en japonais. S’il le dit en japonais, il devient mal à l’aise.

  2. Répondre

    jenni

    7 mai 2016

    « Une des manières les plus tordues qu’il m’ait été donné de découvrir est l’expression « je ne te déteste pas », « 嫌いではない». Je ne déconne pas une seule seconde: oui, dire que l’on ne déteste pas quelqu’un est une forme d’expression d’amour »
    On l’a aussi en France, et depuis plusieurs siècles ^_^
    Corneille et son beau « Va, je ne te hais point » de Chimene a Rodrigue dans le Cid…

    • ameliemarieintokyo

      7 mai 2016

      Littérature et amoureux des lettres classiques mis à part, je ne vois personne déclarer sa flamme de cette manière de nos jours et considérer cet angle comme normal ^^. Mais très jolie citation!

  3. Répondre

    Karima

    7 mai 2016

    Bonjour Amélie,
    j’aime beaucoup ces articles qui nous aident à mieux comprendre la langue japonaise(la « mentalité »/culture aussi d’ailleurs).Toutes ces subtilités ne doivent pas être facile à comprendre et à expliquer!En tout cas merci et bonne continuation;c’est toujours un plaisir de lire vos articles(j’apprécie votre style d’écriture) ^_^

    • ameliemarieintokyo

      8 mai 2016

      Merci beaucoup! 🙂

  4. Répondre

    bibliblogueuse

    7 mai 2016

    En fait, Corneille avait un côté très japonais ! 😉 Merci pour cet article qui montre bien les différences culturelles quand il s’agit d’amour.

  5. Répondre

    Zoe

    8 mai 2016

    En parlant d’amour… On écrit « tristes amours déçuEs », le mot amour étant féminin au pluriel mais masculin au singulier !

    • ameliemarieintokyo

      8 mai 2016

      Bonjour! Merci du passage :). Les deux formes (masculin et féminin) étant acceptées, je préfère garder au masculin pour plus de simplicité! La langue française a de sacrées irrégularités ^^.

  6. Répondre

    Stephanie

    10 mai 2016

    Coucou, juste une petite correction sur le nom de l’auteur, Natsume Soseki. 😉
    Je pense que certain japonais utilisent plus que d’autres le « ai shiteiru », le mien n’a pas trop de mal avec, apres j’en ai rencontre aussi qui le disaient trop legerement.

    • ameliemarieintokyo

      10 mai 2016

      Merciiii! Je n’avais pas vu la faute de frappe! Tudieu, je fatigue. C’est certain! Et je pense que les japonais ayant un poil d’ouverture au monde ont peut être plus la sensibilité d’exprimer leurs émotions avec sincérité.

  7. Répondre

    Haokan

    22 mai 2016

    Hello,
    D’abord merci pour cet article, il m’a beaucoup aidé !
    En fait j’ai réalisé quelque chose hier, peut être n’est ce qu’une coïncidence mais dans la jolie phrase « La lune est belle, n’est elle pas? », quand on écoute la phrase en japonais ça donne « tsuki ga kirei desu ne ». Et donc je me demandais si c’était volontaire de la part de Natsume Soseki que « tsuki ga » ressemble tant au « je t’aime beaucoup » dont tu parlais : « suki da ».
    Ou autre hypothèse : puisque la lune représente symboliquement la femme, est ce que ça serait une façon subtile (pour un homme du coup) de glisser à la fille qu’elle est jolie ?
    Ou peut-être que je pars beaucoup trop loin haha… ! M’enfin bref simple curiosité donc si tu sais quelque chose là dessus !

  8. Répondre

    mystère

    1 juillet 2017

    Un japonais n’arrête pas de me dire je t’aime avec un coeur
    Et m’a demandé de mui dire je t’aime mais vus que il paele français je veux savoir si il me parle d’amour ou non aidez moi!

  9. Répondre

    Alice

    28 octobre 2017

    Bonjour, il me semble que j’avais lu quelque part, mas je ne sais plus où… Qu’une traduction littérale d’une expression idiomatique japonaise pour dire « faire l’amour » était  » faire la pluie et le vent » .? ( je trouve l’image jolie et je l’avais même utilisée dans un poème… J’ai rêvê ou je l’ai inventé ? Pouvez-vous me le confirmer ?

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