Au travers de ma série Tokyo 365, je développe un peu plus mon quotidien. Je choisis au hasard une problématique. Aujourd'hui, mon expérience avec le harcèlement de rue au Japon.

Oui et non. Je dirai que le harcèlement de rue est relativement rare au Japon, mais pour autant pas inexistant. Il faut aussi noter qu’en tant qu’étrangère, je n’ai pas forcément le même vécu qu’une japonaise !

Les jeunes japonaises et les écolières, les premières victimes du harcèlement de rue ?

Je pense qu’il est important de rappeler que malgré sa réputation de pays sûr, le Japon n’échappe pas aux problématiques du mouvement #metoo. Si les femmes sont relativement tranquilles dans la rue, ce n’est pas le cas dans toute la « sphère publique ». Les histoires d’attouchements et d’aggressions existent bel et bien, en particulier à bord des transports en commun. Les premières victimes sont bien souvent de très jeunes femmes, voir des lycéennes, des collégiennes et des écolières.

Ci-dessous, quelques-unes des mes expériences. Pas de quoi fouetter un chat, sans doute, mais un rappel que les femmes sont encore trop souvent un objet que l’on peut se permettre de commenter.

Sur mon chemin

Le soleil me réchauffe le dos. Un coup de vent siffle dans mes oreilles. Un cycliste déboule sur ma gauche. Il porte un sac à dos en bandoulière, mais c’est  bien le seul détail que j’arrive à noter. Je continue mon chemin. À nouveau, mes cheveux se soulèvent. Une cycliste passe sur ma droite cette fois. Elle pédale assez lentement sur un vieux mamachari*. Cheveux oranges. Le contraste détonne avec son manteau matelassé à losange jaune.

Ce matin, je me rallonge un petit peu le chemin. Je tourne à droite et j’attends que le passage à niveau s’ouvre après le passage du train. Passée l’entreprise de nettoyage et la compagnie de taxi, je prends la gauche, dans une rue qui était assez tranquille. Assez tranquille jusqu’aux travaux qui ont rythmé les deux dernières années. Une nouvelle maison de retraite et, enfin, la réouverture de la bibliothèque du quartier. Ils n’ont pas lésiné sur l’architecture… La nouvelle bibliothèque est élégante: grandes baies vitrées, des jeux de piliers en acier, des fenêtres rondes aux étages.

Hier, ils avaient enfin dévoilé les panneaux de l’entrée – ronds, eux aussi. Deux ans de travaux. Un gros budget. Et les voilà qui se serrent les mains, se félicitent et se prennent en photo devant un « Seibu Public Works Offoce » et « Seibu Park Offoce« . Ce n’est pas possible de laisser une telle bourde ! Aujourd’hui, je passe en douce prendre une photo. J’ose croire – oui !, que la faute est déjà repérée et que l’affichage sera remplacé.

Le klaxon

À quelques mètres, une camionnette blanche s’approche. La rue est très passante et les véhicules doivent avancer avec prudence. Je suis plongée dans mes notes – que je prends tous les jours à la volée, afin de pouvoir écrire. Des notes de rien du tout. Des mots, parfois des bouts d’inspiration, une phrase incomplète. Vite, la noter et la garder précieusement. Le correcteur m’embête parfois, à écrire n’importe quoi. Mais je m’y retrouve toujours. J’ai même un dossier.

Un coup de Klaxon retentit. Je sursaute. Quelques oiseaux s’envolent. Quelques têtes se retournent. Je relève la mienne. Bruit d’une fenêtre électrique que l’on descend. Je vois le conducteur, un grand noir, comme ceux qui bossent dans la rue Takeshita** ou sur le marché Ameyokocho***. Il ralentit son véhicule et me regarde. Il est penché par la fenêtre qu’il a ouverte. J’ai encore le coeur qui palpite.

Hey beautiful! Come here!

Je hausse les épaules, l’ignore et continue de marcher en me mordant les lèvres. Choquée, énervée, je regarde un peu à la ronde. Est-ce que quelqu’un a assister à cette scène ? Pas grand monde, non. Non de nom de bordel de dieu de connard. Je ne suis pas à ta disposition. On ne klaxonne pas les gens comme ça. Je referme un peu mon manteau. J’ai une sensation assez désagréable. Ah, oui, celle d’être un morceau de steak dans les rues françaises. Cela faisait longtemps tient.

Au Japon, on oublie le harcèlement de rue. Je ne dirai pas que ça n’arrive jamais, non. Mais très rarement. Au pays champion du sexisme, les rues sont aux femmes. En général, il ne viendrait pas à l’idée des hommes ici de vous invectiver, de venir vous commenter, vous toucher. Je dis bien, en général. On est jamais très loin d’un tordu.

Mot « doux » dans le cou.

21:37, 2013, un soir de printemps, Nagoya.

– On va où ?
– Je connais un bon coin, suivez-moi !

Mon mari et moi, on s’exécute joyeusement. Son meilleur ami, Daisuke, vit depuis quelques temps à Nagoya. Il a été muté 4 mois après avoir été embauché à Tokyo. On est descendu un weekend pour lui rendre visite. On est dans le quartier Sakae. De grandes avenues, du monde, de l’animation. On vient de sortir du restaurant.

À un croisement, les deux copains s’arrêtent pour griller une cigarette. Ils se plongent dans une conversation en japonais. Ça parle de système économique. Je décroche, fais quelques pas aux alentours et m’arrête aux feux du carrefour pour prendre des photo. J’aime cette ville. Oui, j’ai un petit faible pour Nagoya, ses buildings, son centre-ville et son ambiance. Les japonais tout comme les étrangers la boudent, je me demande pourquoi. Les gens sont joyeux dans la rue. C’est le printemps.

Je m’écarte un peu pour laisser passer un groupe de trois salarymen. Ils ont le visage un peu rouge, mais ils ne sont pas encore trop ronds de bières. L’un d’eux s’arrête soudain à mon niveau, me souffle dans le cou et me sort un « HEY » énamouré. Je cligne des yeux. Mais il est déjà parti, gloussant avec ses copains. Une main s’abat sur mon épaule. Le Nippon.

– Il t’a dit quoi l’autre ?!
– Juste « hey ». J’ai pas compris.
– Je vais lui péter la gueule.

Le vieux relou

17:24, 2016, un vendredi de septembre.

Mes talons me font mal. Je longe le bord de la rivière pour rentrer chez moi. Il fait encore très chaud et je suis bras nus. Un vélo passe. Je le remarque à peine, perdue dans des pensées de la plus haute importance. Est-ce que je me fais plaisir avec un melon pan**** ? J’hésite. Si j’entends le train, je fais un tour par la boulangerie. Si je n’entends pas le train, je me fais sage. J’enlève un écouteur et j’écoute les bruits de la ville. Sur le pont, 4, non au moins 5 personnes regardent leurs téléphones, immobiles. De toute évidence, des joueurs, un pokestop assez pratique se trouve à deux pas. C’est assez drôle, de les voir, là, tous. On dirait un arrêt sur image. Une peinture morte.

Je sens que je gêne un peu, car l’endroit est assez étroit. Je commence à me diriger vers la boulangerie. J’entends le train passer. Ça va, je ne reviens pas sur mon propre défi.

Alors que je récupère mes petits pains encore chaud, je me retourne pour tomber nez à nez avec le cycliste de tout à l’heure. J’avais vaguement eu la sensation qu’on me suivait. Il me regarde, je le regarde. Il a un regard admiratif et inquiétant à la fois. Pour un peu, il baverait. Enfin, c’est ce que je me dis.

– Bijin*****
– Euh…
– Vous êtes étudiante ?
– Euh.

Le fait est qu’avec son vélo, il me barre plus ou moins le chemin. Soupir, je vais devoir être civilisée et répondre.

– É-tu-dian-te ?
– Non, je travaille.
– Oh. Je suppose que je ne peux pas vous inviter prendre une bière ?
– Non, effectivement.
– Ah, quel dommage. Quel dommage.

Le retour du vieux relou – saoul

22:31, 2007, une soirée d’août, Shibuya.

Avec ma copine, on marche dans les rues de Shibuya. Loin de la foule. On vient de sortir d’un petit café qu’on apprécie beaucoup. Il met des ordinateurs à disposition des clients. Cela nous permet d’envoyer des messages en France. Derrière nous, la porte d’un restaurant s’ouvre. Je me rappelle d’une odeur de graillon. Je sens le corps chaud et gras d’un homme qui se presse contre nous deux. Il a agrippé l’épaule de mon amie au passage et se glisse lourdement entre nous. On pousse un cri.

Hey ladies… Laaaaaadies. 

Il glousse et parle en japonais. On s’écarte, mais il a la poigne assez forte. Un homme se précipite à sa suite.

I’m so sorry. I’m so so sorry. Please don’t mind him.

Il a un accent anglais à couper au couteau. Attrapant le gros homme, il l’écarte avec force, l’air suppliant. Puis s’incline plusieurs fois. Je crois qu’il s’excuse pour son chef. Enfin, c’est ce que j’en retiens. Finalement, il le pousse dans le sens inverse. Mais l’homme se retourne.

Laaaaadiiiies. 

***

*Mamachari: signifiant « vélo à maman », vélo de ville, très souvent motorisé, avec un panier à l’avant.
**Takeshita: célèbre rue d’Harajuku.
***Ameya yokocho: marché en plein air de Ueno.
****Melon pan: spécialité boulangère, dont la partie interne est constituée de brioche classique et la croûte faite d’une sorte de cookie. La texture rappelle celle du melon cantaloup, d’où le nom « pain melon ».
*****Bijin: terme japonais signifiant littéralement « belle personne » et désignant plutôt les belles femmes.

 

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3 Comments

  1. Répondre

    Aziliz

    13 décembre 2016

    Je viens de découvrir ton blog; super article! c’est sympas d’aborder ce sujet qui fait un peu débat en ce moment. Surtout d’avoir une vision « d’au delà des mers » 🙂
    Je m’en vais fouiner sur tes anciens post et enrichir ma culture nippone ;p

  2. Répondre

    Thibaut

    8 décembre 2016

    Toujours très bien écrit !

    • ameliemarieintokyo

      9 décembre 2016

      Merci beaucoup Thibaut! 🙂

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