365 Jours de Tokyo day 41

365 Jours de Tokyo: Les Vendeuses Japonaises

Vendredi 18:20

– Bonne soirée!

Je fourre mon ordinateur portable dans mon sac à dos et me précipite hors du bureau. Aujourd’hui, j’ai un besoin impérieux d’aller claquer mes yens. Gare à vous, amoureux de la capitale nipponne: le Japon a fait de la consommation une déesse avide et insatiable. C’est ça, ou l’alcool.

Je m’enfonce dans les couloirs de la station Iidabashi à la recherche de la ligne Yurakucho. Certaines stations sont très étendues et il faut parcourir plusieurs centaines de mètres avant de rejoindre le quai.

365 Jours de Tokyo day 41

Il faut avoir Bac +8 pour comprendre ce dédale…

365 Jours de Tokyo day 41

La légende raconte que dans la station de Shinjuku…

365 Jours de Tokyo day 41

… On a trouvé les ossements de ceux qui n’ont jamais réussi à retrouver leur chemin vers la bonne sortie.

J’aperçois enfin les bornes pour cette ligne que j’emprunte rarement. Je pousse quelques personnes pour me faire un place dans le wagon déjà bien bondé, priant pour que le trajet soit court en direction de la station d’Ikebukuro…

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Je m’y suis perdue plus d’une fois. Ça n’a pas l’air si compliqué que cela, mais en vrai, cette station est le cauchemar de beaucoup.

Ikebukuro est une station importante et à peine les portes sont-elles entrouvertes que déjà le flot de voyageurs se fraie un chemin vers les escalators. Je ne sais si je dois aller à droite ou à gauche, mais mon instinct de survie me dicte de ne surtout pas m’arrêter entre des japonais et leurs correspondances. Alors je me laisse entraîner, non sans tenter de comprendre les panneaux aux alentours. J’aperçois enfin le chemin indiqué pour le centre commercial Tobu, ma ligne d’arrivée. Un conseil. Ne jamais passer par la station Ikebukuro un vendredi soir en heure de pointe.

*musique d’ascenceur*

15 minutes plus tard donc, ayant fendu la foule tel Moise ouvrant la mer Rouge, je débarque au 5ème étage du centre Tobu, dédié à l’habillement féminin de luxe. Je m’aventure dans le dédale de petites boutiques, chacune ayant des stands semi ouverts les uns sur les autres. Enfin je l’aperçois. Le stand tant convoité avec ses panneaux soldés. Je pose un pied dans l’espace réservé par la marque. Puis deux, quelques pas plus tard, alors que je regarde avec amour les étoffes hors de prix *toussote*, je sens une présence derrière moi…

– J’a-do-re vos chassures.

Prise de court, je bafouille.

– Euh, bah… Merci

– Vous les avez achetées où?

– Euh, bah, en France.

La vendeuse bat des mains tellement cette nouvelle lui parait exquise.

– Olalala, vous êtes française! Ce style, ce n’est pas étonnant! Dites… Est-ce que notre marque est connue en France?

– Euh, oui en effet. Enfin je crois. C’est un peu cher sans doute…

– …Oh, mais! N’est-ce pas là une robe de la collection printemps?! Merci de votre patronage1.

Yeux écarquillés, elle feint un étonnement… Je sens la sueur perler sur mon front.

– …Et vous avez mis un petit pull par dessus parce qu’il fait froid… Quel style, olala, quel style.

Mon dieu, ne m’en jettez plus, je ne sais plus où me mettre.

– … Qu’est-ce que vous parlez bien japonais!

Hum.

– La France ne vous manque pas?

– Si, si… Vous y êtes allée?

– Non, malheureusement! Qu’est-ce que j’aimerais aller m’y amuser…

Elle s’arrête de parler, me sourit et me fait signer d’écouter la musique. Une bouillie française passe en fond sonore.

– Dites, dites, c’est bien du français? On écoute le CD en boucle tous les jours, alors à force, je me dis que je parle français petit peu*!

La conversation retombe, et je tente de me replonger dans le rayon.

– Je peux vous aider peut-être…

Elle se tourne vers un portant, attrape une robe bleu nuit. Je penche la tête, peu convaincue.

-… Ce n’est pas vraiment mon style.

– Oh, c’est dommage. Bon, n’hésitez pas hein!

Je souffle, la voilà partie vaquer ailleurs. Je suis venue pour quoi moi, au fait? Ah, oui, un article vu en ligne. Je pose la main sur le cintre…

– Excellent choix! Vous voulez essayer?

On va dire que oui.

*musique d’ascenceur*

– Elle vous-va-à-ravir.

– Euh, bah, euh, ah ah, merci.

– Elle est faite pour vous!

Elle joint les deux mains, comme pour une prière.

– Si je faisais du sport, elle m’irait encore mieux.

La remarque la prend de court. Elle cligne des yeux. Je sens dans cette toute petite seconde qu’elle se demande si c’est du lard ou du cochon. La flottement est passé, elle explose de rire – un peu tremblant. Et je me joins à ses éclats. La vendeuse à la caisse, à deux pas de nous, peut reprendre son souffle.

*musique d’ascenceur*

Alors que j’attends pour le paiement – ce qui prend un certain temps car pour des raisons de sécurité les petites boutiques n’ont pas de fond de caisse, les deux vendeuses continuent de discuter avec moi. C’est agréable et décontracté. Alors que je remplis la carte de fidélité – je n’ai pas pu dire non, ma date de naissance est de nouveau l’occasion de pousser des cris.

– Olalalala! On est née la MÊME ANNÉE! Tu as vu ça? La cliente et moi avons le même âge! Qu’est-ce que vous faites jeune!

Certes.

Enfin elles ont fini de saucisso-ficeler mon petit paquet. Alors que je m’apprête à tendre la main, je vois la vendeuse le prendre et me montrer le chemin avec grâce. J’avais oublié qu’au Japon, le client doit être reconduit avec cérémonie à la sortie du magasin – dans le cas d’un stand, à la limite du parquet flottant. Elle me tend mon sac, et alors que je m’éloigne, s’incline profondément tout en me remerciant.

1. J’ai remarqué que les vendeurs font particulièrement attention à ce que vous portez lorsque vous entrez dans les boutiques. Si vous portez la marque, ils viendront immédiatement vous dire « je vois que vous portez X de la collection X, merci beaucoup pour votre soutien/patronage ». Je ne suis pas certaine de la traduction, mais l’esprit y est.

*En français


Née en 1988, dans la région nantaise, baccalauréat littéraire. Études juridiques: M1 droit économique communautaire et international, M2 Droit Maritime. DUT de Français langue étrangère. Addiction: littérature, journaux, cinéma (Ozu, Kurosawa), voyager.


'365 Jours de Tokyo: Les Vendeuses Japonaises' has 1 comment

  1. 20 février 2017 @ 19 h 22 min tetoy

    Ahahah j’ai eu le sourire tout le long de ton article.
    Je me suis imaginé la scène avec plaisir ! Enfin sauf le passage dans les couloirs de cette station ô combien labyrinthique…
    J’aime ces articles. Merci =)


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