365 Jours de Tokyo: Thomas

365 Jours de Tokyo day 40

Accoudé au comptoir en bois, Thomas contemple le fond de son verre de whisky avec mélancolie. Dans le fond du bar, une bande de salarymen braillent leurs visages rougis par l’alcool, tout en lui jettant des regards moqueurs. Perdu dans ses pensées, Thomas les ignore. Il avale une gorgée et pousse un profond soupir. Le barman, un petit homme grisonnant, en train d’essuyer ses verres, jette des regards courroucés au groupe animé. Il prie pour que l’étranger ne les comprenne pas.

– Ah ah ah, et puis les blancs, tu peux pas leur faire confiance. Ils sont pas honnêtes. Pas comme nous.

– Oui, oui… Attention à vos portefeuilles!

– C’est pour ça qu’ils ont des armes aux États-Unis.

– Ils sont bruyants aussi et grossiers…

Arrivé depuis à peine une semaine à Tokyo, Thomas n’a pas eu une minute de répit. Arrivé le dimanche dans l’après midi, il a démarré à Cubic Ltd, sa nouvelle entreprise, dès le lundi matin…

***

Du Japon, il ne connaissait pas grand chose. Mais son chef lui avait juré que ce serait un grand pas dans sa carrière. Sa boîte ne se portait pas très bien, il fallait laisser partir du monde, c’était fort regrettable. « Mais Thomas, lui dit-il, voir ailleurs te fera du bien ». C’est ainsi qu’un soir de Novembre, il passa un entretien d’embauche sur Skype. L’interlocuteur japonais parlait un anglais correct encore qu’il semblait confondre ses « l » et ses « r ». Il était très enthousiaste à l’idée d’embaucher le « fameux Thomas, dont il avait entendu beaucoup de bien ».

– Tu verras, Tokyo est une ville formidable. La nourriture! La culture! Ah, et bien sûr, nous te payerons des cours de japonais. Oh, mais, se reprit-il en voyant le visage de Thomas se figer, tout le monde parle anglais chez nous! Oui, oui, on est une entreprise moderne. Minimum 900 au TOEIC à l’embauche!

Thomas n’avait fichtrement aucune idée de ce que pouvait bien être le TOEIC. L’idée d’apprendre une langue avec des idéogrammes et tout le tralala, ne l’encourageait pas. Mais à la veille de se faire licencier pour raison de restructuration, il n’allait quand même pas cracher sur un job tout cuit. Il signa les papiers, attendit son visa. Ses derniers jours à New York furent consacrés à faire ses valises, rendre son appart’ après 4 ans de bons et loyaux services – et soirées, et faire la tournée des copains.

Man, Tokyo quoi! Tu nous diras comment sont les filles!

– Les sushi! Ohlala, les sushi!

À la sortie de l’avion, une poignée d’employés de l’aéroport s’inclinaient et saluaient les passagers. Éreinté par ses 14h de vol, Thomas n’y fit même pas attention. L’entreprise avait tout pris en charge: le billet d’avion, le taxi et l’hotel pour sa première semaine. Thomas devrait rejoindre par la suite un des logements destinés aux employés.

Il aurait souhaité rester éveillé lors du trajet en taxi, mais cet aéroport était situé tellement loin qu’au bout d’une demi-heure, lassé par le triste et gris paysage urbain, Thomas s’était assoupi.

Mister? Mister? We-are-arrived.

Il sursauta, alors que le conducteur tentait avec embarras de le réveiller. Thomas s’excusa tout en s’extirpant du véhicule. Ses valises l’attendaient déjà dans le hall de l’hôtel, le chauffeur, pragmatique, ayant jugé préférable de décharger le coffre avant de tirer son client du sommeil. L’hôtel, un peu miteux, était clairement un lieu dédié aux salarymen en voyage d’affaire à Tokyo. Moquette usée, aux couleurs douteuses, décor minimaliste et odeur de tabac froid, le hall n’avait pas grand chose en sa faveur.

– Vous êtes au 8 ème étage, chambre 806, non fumeur. Voici votre carte. Vous devez l’insérer pour allumer la lumière. Ne perdez pas votre carte, sinon vous devez payer 3,000 yens. Le petit-déjeuner commence à 6:00 et finit à 9:00. Vous devez donner un coupon chaque matin…

La jeune femme débitait ses explications avec un air de maîtresse d’école, doutant de la capacité de Thomas a comprendre les us et coutumes d’un hôtel japonais.

– … Le soir, de 23:00 à 1:00 vous trouverez des cup noodles gratuites si vous avez faim. Pour les autres services, veuillez vous référer au catalogue dans votre chambre.

Thomas récupéra sa carte, ses deux valises, et casant tant bien que mal son manteau sous un bras, il se dirigea vers l’ascenceur.

– 801… 802… 805, ah! 806

Il glissa la carte magnétique, le bouton devint vert et le verrou s’ouvrit avec un petit claquement sec. Il poussa la porte d’un grand coup et fit rentrer ses bagages avec peine, tant l’entrée était étroite. Après avoir jeté son manteau sur le lit, il se dirigea vers la fenêtre pour ouvrir les rideaux. Il faisait déjà nuit. Le paysage offrait des buildings à perte de vue. Il pouvait entendre un peu le son de la rue, certes étouffé par le double vitrage et la hauteur.

Il prit sa douche en tentant de ne pas se cogner dans la minuscule baignoire douche et ne pas arroser les toilettes. Le concept de cette salle de bain – si tant est qu’on puisse appeler cela une salle de bain, le dépassait. S’allongeant sur le lit avec dans l’idée de se reposer un peu avant de sortir diner, Thomas plongea dans un profond sommeil.

À 6h, il se réveilla avec la désagréable sensation d’une gueule de bois sans même avoir bu une goutte d’alcool, son visage baignant dans les rayons du soleil matinal. Il se maudit de ne pas avoir refermé les rideaux. Une fois habillé, affamé, il descendit à la caféteria tout en prenant avec lui le dossier d’accueil de l’entreprise. Il fallait qu’il trouve son chemin jusqu’à la tour Shinjuku I-Land et son contact, Yoshida, lui avait imprimé un plan Google Maps, avec des indications à la main, qu’il avait absolument tenu à lui faxer, avec les autres documents et son contrat. Oui, par fax; Thomas avait mis plusieurs jours à s’en remettre.

– Thomas! Bienvenue, bienvenue!

Yoshida l’accueilli en bas de l’entreprise, le bras en avant pour une poignée de main pleine de bonne volonté mais étrangement molle. Son ancien chef l’avait prévenu: « tu verras, les japonais ne sont pas très tactiles. Déroutant au premier abord, mais bon, c’est peut-être plus hygénique« .

– Nos bureaux sont au 32ème étage. Cette tour en a 44! Elle est très connue! Viens, les ascenceurs sont par ici… Tu as fait bon voyage?

– C’était long surtout.

– Ah ah, mais oui, mais oui! C’est pénible hein! Bon, aujourd’hui tu vas rencontrer un peu tout le monde. Tu vas, comment vous dites, vous les américains, break the ice. Oui, oui.

Sensationnel, se dit Thomas. Les portes de l’ascenceur s’ouvrirent sur un labyrinthe de couloir. Ils avancèrent tout droit, puis tournèrent à droite, à gauche et enfin, à droite. Tout se ressemblait, jusqu’aux tableaux de mauvais goût choisis pour égayer les murs. Yoshida passa la carte magnétique qu’il portait autour du cou sur un lecteur et les portes en verre opaque de Cubic Ltd s’ouvrirent. De l’autre côté, un vaste open office et une grande baie vitrée donnant sur les tours de Shinjuku. Thomas comptait une cinquantaine de bureaux, déjà occupés pour la plupart. Yoshida interpella les employés – c’est du moins ce qu’il supposait, n’ayant pas encore ouvert son livre Japanese for Busy People. Toutes les têtes se tournèrent vers lui avec curiosité.

– Bien, bien. Tu peux te présenter s’il te plait?

– Me présenter?

– Te présenter.

C’était un peu abrupt. Plus un bruit ne régnait dans le bureau, animé à peine une seconde auparavant. Thomas jurait qu’il pouvait entendre les aiguilles de l’horloge accrochée au fond de la salle, tic-tac, tic-tac…

– Euh, ahem, bonjour…Bonjour, je suis ravi de vous rencontrer. Euh, je m’appelle Thomas Walker, je viens de New York… Je suis développeur web… Euh…

Incertain de la marche à suivre, il s’inclina du mieux qu’il pu. La salle semblait figée. Yoshida se remit à parler, un flot ininterrompu de japonais. Pendant ce qui semblait une éternité, Thomas laissa son regard glisser d’un bout à l’autre de la pièce. Sur sa gauche, dans un renfoncement, un espace de repos et cuisine. C’est du moins ce qu’il supposait en aperçevant un bout de frigidaire et un coin de table. Dans l’angle de la baie vitrée, un espace de réunion avait été aménagé avec une grande table blanche entourée de sièges à roulettes – une douzaine. Le tout était savamment encadré de grandes plantes vertes pour marquer là sans doute une démarcation, à défaut de rendre l’espace intime.

Ensuite, la salle était constituée d’un peu plus d’une douzaine de rangées de tables grises couvertes de dossiers et de moniteurs, toutes perpendiculaires à la baie vitrée à l’exception de deux grands bureaux en bois, le long de la baie. Leurs occupants n’étaient visiblement pas encore arrivés… Directement sur sa droite, le long du mur, couraient des casiers, pour que les employés puissent ranger leurs effets personnels. Plus loin au fond, une photocopieuse, une porte, une grande horloge dorée, donnant l’heure non seulement pour Tokyo, mais aussi Paris et New York et des posters avec des écrits manuscrits japonais accrochés un peu partout au mur.

– Bien, bien. Thomas. Thomas?

– Oui?

– Bon, pour le moment, tu vas te mettre là, dit Yoshida en pointant un bureau avec un moniteur éteint. Le président et le directeur ne sont pas encore arrivés… C’est qu’il n’est que 9:15. On a réunion avec eux à 10:00. Jusque là, tu es libre de faire le tour des lieux.

Assis à son nouveau bureau, face à un écran que même une bibliothèque américaine de campagne n’utiliserait pas, Thomas eut l’estomac noué.

– Dans quel bordel je me suis embarqué…

ameliemarieintokyo

Née en 1988, dans la région nantaise, baccalauréat littéraire. Études juridiques: M1 droit économique communautaire et international, M2 Droit Maritime. DUT de Français langue étrangère. Addiction: littérature, journaux, cinéma (Ozu, Kurosawa), voyager.

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5 Comments

  1. Répondre

    saint requier jl

    12 février 2017

    bon sang de bois j’ai eu l’impression en lisant ,de revivre mes premiers jours chez un grand constructeur automobile de Hiroshima.

  2. Répondre

    MER

    14 février 2017

    loool ça c’est exactement moi mon premier jour au boulot …

    • ameliemarieintokyo

      14 février 2017

      Bonjour! Ton commentaire me fait super plaisir. D’une part parce que (et j’en suis désolée), j’ai ris, d’autre part, parce que je me suis inspirée de tout ce que je vois et entends autour de moi sur le travail au Japon :). Si jamais tu avais envie de partager ton expérience, n’hésite pas à me contacter, j’aimerai bien faire des portraits de Tokyoites ^^.

  3. Répondre

    Fiona

    20 février 2017

    La suite, la suite ! 🙂 j’aime énormément ta façon d’écrire !

    • ameliemarieintokyo

      25 février 2017

      Merci beaucoup :). Je pense que c’est encore bien maladroit, mais j’ai plein d’idées en tête pour explorer mes expériences (et ce que j’ai appris des autres) sur Tokyo. Merci de ton encouragement!

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