365 Jours de Tokyo: Les Urgences

365 Jours de Tokyo: day 31

Juin 2012, Kagurazaka

21:23 On vient tout juste de sortir d’un restaurant chinois et j’ai la tête lourde. Au cours du repas, je ne me suis pas sentie très bien et j’ai bon espoir que la marche jusqu’à l’appartement me remette d’aplomb. Les lumières de la ville se reflètent dans le canal. Malgré un beau ciel  dégagé, nous pouvons à peine discerner les étoiles. Le soleil est couché depuis longtemps, mais l’air est lourd, pesant sur les pauvres mortels que nous sommes.

– Il fait… han… chaud… han.

On entre dans l’immeuble en glissant une petite carte plastifiée dans un lecteur bleuté. Elle fait aussi office de clef pour l’appartement. Je me repose un peu contre la paroi de l’ascenseur et sens ma respiration devenir de plus en plus sifflante. J’ai toujours eu quelques soucis, pas vraiment de l’asthme, mais de petites gênes respiratoires, oui. Mon cou me gratte et je me sens de moins en moins bien.

– Wow. Qu’est-ce qu’il t’arrive?!

Le Nippon s’est retourné vers moi après avoir ouvert la porte, et me regarde l’air inquiet. Je me passe les mains le long de la nuque, ma peau est brûlante et les contours inhabituels. Je glisse mes mains jusqu’aux oreilles, les passe sous mon cou, dont je ne reconnais plus la forme, déformée… Je tremble un peu et j’ai les larmes aux yeux. Il a déjà le téléphone entre les mains et compose le numéro d’urgence. Je ne comprends pas la conversation, mais de temps en temps il fait une pause pour me poser une question.

– Tu as des problèmes médicaux connus?

– Pas vraiment…

– Rappelle moi, tu as mangé quoi déjà?

– Hmm… Il y avait… Hmm, les raviolis chinois, et, euh, la soupe, je crois?

– Tu arrives à respirer?

– Oui, plus ou moins bien…

Il me prend par la main.

– On va les attendre dans la rue.

L’ambulance est en réalité déjà au bout de la rue, sirènes hurlantes. Deux ambulanciers me font monter, et le Nippon me suit. L’homme en blouse bleue, un masque chirurgical blanc sur le visage, me parle.

– Il te demande s’il peut te toucher pour écouter ta respiration et ton coeur.

– Bien sûr, oui.

Je me sens complètement perdue, vulnérable, et cette prévenance me surprend. Les ambulanciers ne comprennent pas un mot d’anglais et le Nippon doit me demander mon accord avant chaque geste médical. Après à peine 5 minutes de trajet, nous arrivons aux urgences du grand hôpital de Shinjuku et l’on me fait entrer en fauteuil roulant pour me mener dans une grande salle. Des rideaux blancs et épais séparent les patients. Des néons blafards éclairent les lieux. On me fait monter sur un lit et le médecin de garde, un vieil homme, vient faire le point sur mon état.Il soupçonne une réaction allergique et me demande mes antécédents. Puis il appelle une jeune interne et m’explique qu’elle va me faire une prise de sang afin de faire des analyses.

La jeune interne est visiblement bien plus stressée que moi, avec mon cou éléphantesque, dans un pays dont je ne comprends pas la langue. Elle balbutie quelques mots d’anglais alors qu’elle me pose le garrot. Elle tente maldroitement de trouver une veine. Rate visiblement, car elle recommence avec une nouvelle aiguille, pour rater de nouveau. J’ai très mal au bras. Elle s’y reprend une nouvelle fois, un peu précipitée et ne réussit toujours pas. Je serre les dents, et lâche un grognement.

– Putain, mais elle va s’y prendre combien de fois?

Elle n’a pas besoin de parler français pour comprendre. Elle s’excuse, le regard désespéré. Je tente un sourire, pour la détendre. J’ai les aiguilles en horreur et les prises de sang me font tourner de l’oeil. Je me mets à compter à rebours à partir de 10, une astuce qui m’aide à oublier l’aiguille qui rentre dans ma peau et le sang qui enfin rempli ses fioles. Elle fuit littéralement la pièce, soulagée d’avoir accompli sa tâche.

Dans le petit box à côté, une femme hurle. Elle est arrivée peu après moi, poussée dans un fauteuil roulant de l’hôpital par son compagnon, dans un état second. Ses longs cheveux étaient emmêlés et défaits, à peine tenus au bout par un chouchou, et ses vêtements à moitié déchirés. Quelques instants plus tard, elle a recommencé à hurler et à se débattre alors que les infirmiers cherchaient à l’installer sur le lit.

Je les entends qui tentent de la calmer, d’attirer son attention avec l’aide de l’homme qui est entré avec elle. La femme divague, pleure, et tient des propos visiblement incohérents. J’y flaire la colère et le désespoir.

– Qu’est-ce qu’elle a?! On a l’impression qu’on la torture!?

– Oh rien de spécial, elle est saoule.

Le Nippon n’a pas l’air gêné outre mesure par l’agitation. Il me divertit en racontant des histoires de maladies diverses et ses accidents de judo. Quelques dizaines de minutes s’écoulent avant que le médecin de garde ne revienne, accompagné cette fois-ci. Ils sont une dizaine environ, en petites blouses blanches, avec leurs tablettes pour prendre des notes. Ils gloussent un peu et m’observent, moi l’étrangère de la soirée. De mieux en mieux. Je jette un regard désespéré à mon compagnon qui se tient sagement debout à côté du lit les deux mains serrées devant lui. Le médecin fait un bref compte-rendu de mon cas, du moins c’est ce que j’imagine. Je me sens comme un cobaye de laboratoire, une machine dont on décrit les dysfonctionnements.

Finalement, le médecin se rappelle mon existence et m’adresse la parole. Il m’explique – et le Nippon traduit, que j’ai eu une réaction allergique, oui, mais qu’elle n’est pas grave. Une histoire de pollens et de crevettes, une mauvaise combinaison, à un mauvais moment. Il n’est pas certain et la prise de sang est peu concluante. Et puis, avec un regard condescendant, il me déclare que je suis fragile psychologiquement et que là réside sans doute cette réaction cutanée. « C’est dans ma tête » et « très féminin ». Je reste bouche-bée et je n’ai pas la force de rétorquer quoi que ce soit. On m’administre le traitement recommandé en intraveineuse puis une infirmière vient nous expliquer les démarches pour la sortie des urgences.

365 Jours de Tokyo: day 31

***

Notes

Depuis 2012, je pense que les soins prodigués aux étrangers se sont bien améliorés. Le gouvernement japonais a mis en place des sites d’information anglophones destinés aux touristes et tout est fait pour faciliter l’accès aux soins en cas d’urgence. J’ai notamment remarqué la présence de plus en plus fréquente d’employés capables de communiquer en une langue étrangère – souvent des infirmières. En revanche, ce qui n’a certainement pas changé, c’est bien le coût des soins! Si vous voyagez au Japon, vérifiez que vous êtes bien couverts par une assurance. Sachez que l’accès aux soins peut vous être refusé s’ils estiment que vous n’allez pas pouvoir payer. L’idéal reste une assurance règlant directement les frais. Sachez aussi que le réglement est souvent exigé immédiatement et la plupart du temps en espèce. Une hospitalisation aussi courte que la mienne me couta la bagatelle de 200€ (à l’époque!). Un séjour ne serait-ce que d’une nuit peut monter à 250€, sans compter les médicaments, l’ambulance, les analyses etc… 

ameliemarieintokyo

Née en 1988, dans la région nantaise, baccalauréat littéraire. Études juridiques: M1 droit économique communautaire et international, M2 Droit Maritime. DUT de Français langue étrangère. Addiction: littérature, journaux, cinéma (Ozu, Kurosawa), voyager.

21 décembre 2016

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5 Comments

  1. Répondre

    Neji_Olivia

    22 décembre 2016

    C’est tellement cher … De ce côté là, niveau frais pour les soins on est plutôt bien lotît en France, peu importe le pays avec lequel on compare. Le mois dernier, j’ai eu des frais de médecin et de dentiste … et j’en ai peut-être eu pour plus de 450€ en … un mois. Je ne suis pas couverte par la sécurite sociale japonaise et je dois avancer les frais avant d’être remboursée… ça fait mal.

    Je suis bouche-bée face au sexisme du docteur… des envies de faire manger des chaises.

  2. Répondre

    tarab2014

    22 décembre 2016

    200 € une nuit d’hospitalisation si je puis me permettre c’est pas très cher, le coût en France est bien supérieur mais on ne le sait pas (ou ne le voit pas passer) parce que c’est pris en charge directement par la sécu…
    Ici en Chine 200 € c’est plutôt le coût d’une consultation médicale de 10 mn dans un hôpital international sans aucun soin ou prélèvement particulier (et comme au Japon on a tous intérêt à avoir une très bonne mutuelle avec de tels tarifs !). Pour l’hospitalisation, même courte, multiplier par au moins 5…
    Et comme Olivia, je reste sans voix devant le sexiste ahurissant du médecin ! On ne sait pas à quoi c’est dû, on n’a pas trouvé la cause donc on en trouve une : les femmes sont des petites choses fragiles qui font des réactions pour un rien, tout ça c’est dans la tête évidemment… Sciant (et moyennement scientifique) !

    • ameliemarieintokyo

      23 décembre 2016

      Bonsoir! Merci de cette participation. Bien sûr que le coût n’est pas cher si l’on prend en compte les frais réels d’un hôpital (les 200 euros c’était pour deux heures aux urgences). Mais cela reste cher pour le portefeuille d’un touriste à qui il arrive un imprévu ;). Par ailleurs, je donne une estimation à la louche sans « soins complexes ». Je n’ai aucune idée de ce qu’il adviendrait en cas d’intervention chirurgicale.

      Je ne connaissais pas du tout la situation en Chine, c’est très intéressant – et bien sûr, dramatique.

      Quant à cette réaction, c’est malheureusement assez fréquent. Du moins, j’ai eu des échos de beaucoup de condescendance de la part des médecins japonais :/.

  3. Répondre

    mellelachieuse

    6 janvier 2017

    Et tu ne peux pas avoir d’assurance à l’étranger qui prendrait en charge ces frais là ?

  4. Répondre

    Alex

    8 février 2017

    Mon Dieu la soirée atroce! Heureusement que tu avais le nippon avec toi j’imagine, car ces moments-là tout-seul c’est vraiment la loose, surtout au Japon! Je me suis pris au jeu de ton Tokyo 365, je pense que je vais tout reprendre en arrière haha.

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